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Full text of "Catholicisme et papauté [microform] : les difficultés anglicanes et russes"

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M«' Pierre BATI FFOL 



CATHOLICISME 
PAPAUTÉ 

Les difficultés anglicanes et russes 



DEUXIÈME ÉDITION 



Librairie Lecoffre 

J. Gabalda, Éditeur 



CATHOLICISME ET PAPAUT% 



TTPOGffiAPHIB FIRMIN-DIDOT ET C'". — PARIS. 



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CAtitiÔLiCISME 

ET 

PAPAUTÉ 



Les difficultés anglicanes et russes 



DEUXIEME EDITION 



PAEIS 

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 
J. GABALDA, Éditeur 

RTTB BONAPARTE, 90 

1925 



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... V.. 

NIHIL OBSTAT V^ 


Paris. 21 febvr. 1925 


Albertus Delaage. 


vie. gen. 


IMPRIMATUR 


* • Paris. 25 febr. 1925. 


•\ Benjamin Octavius. 


Ep. Mosynopolitan. 






-"rï^vv? 



•fafoffit 



AVANT-PROPOS 



Dans le présent petit livre sont réunis quelques 
essais publiés, avant ou après les « conver- 
sations de Malines » de 1923, et qui ont pour 
point de départ l'examen d'un discours sur le ca- 
tholicisme romain prononcé à Londres en 1922 
par Bishop Gore. 

L'éminent évéque anglican est représentatif 
de ce catholicisme issu du mouvement d'Ox- 
ford en réaction du protestantisme jadis offi- 
ciel dans l'Église d'Angleterre, catholicisme 
qui n'est pas loin de croire presque tout ce 
que nous croyons, mais qui entend être réso- 
lument non romain. Sur cette exclusive, Bishop 
Gore n'a jamais varié, et on le devine aussi 
réfractaire que Pusey. On verra ses arguments, 
qui ne diffèrent guère de ceux des Vieux-Catho- 
liques, de Dollinger, par exemple. 

Mais depuis Dollinger il s'est produit des 
déplacements dans les positions de la science 



6 AVANT-PROPOS. 

historique. Quand on lit le chapitre premier de 
La Papauté de DôUinger, qui date de 1869, on 
voit vite que cette construction, jadis d'appa- 
rence puissante, est maintenant disloquée. Les 
origines chrétiennes, pour qui les étudie objecti- 
vement, s'ordonnent dans le sens du catholi- 
cisme qui est leur conclusion, et il n'y a pas 
de catholicisme sans papauté. Et parce que c'est 
la loi des origines, un catholicisna^. qui veut 
aujourd'hui s'organiser sans papauté est un 
catholicisme incertain, sans tradition et sans 
défense. Mon dessein n'est pas d'appuyer sur 
cette considération polémique. Je me suis appli- 
qué de préférence à montrer que la papauté, la 
papauté antique, a sa place dans ce que Dôl- 
linger appelle l'ancienne constitution de l'Église. 
Par là mon essai Bishop Gore et nous rejoint 
en les prolongeant les thèmes que M^ Duchesne 
a développés dans ses Églises sépai^ées, 1896. 
Mon essai m'a valu une réplique de l'his- 
torien ecclésiastique russe qu'est M. Glubo- 
kovsky, dans le Christian East (nov. 1923) de 
Londres, qui sert de liaison entre l'anglicanisme 
et l'Orient orthodoxe. On trouvera pliis loin la 
réponse que j'ai faite à M. Glubokovsky dans ce 
même Christian East (fév. 1924). Plus récem- 
ment, M. Glubokovsky a fait suivre ma réponse 
d'un très long travail (Christian East, sept, et 



AVâNT«PROPOS. 7 

déc» 1924), quej'ailuâvecattention> et sur le£[iiêl 
je ne vois pas l'utilité de m' appesantir. Dans 
les Églises séparées de M^ Dùchêsne le cha- 
pitre sur l'encyclique du patriarche Ahthime, 
et tout particulièrement les pages sur là pré- 
tention de l'Orthodoxie à être, à l'exclusion de 
toute autre, l'Eglise des sept conciles oecumé- 
niques ^ gardent toute leur force et toute leur 
actualité contre les conclusions de jM. Glubo- 
koYSky. Mais je veux, parmi ces conclusions, 
retenir celle-ci : « Je n'aimerais pas, écrit 
M. Glubokovsky, laisser l'impression que je suis 
l'ennemi, en principe, de toute espèce de 
papauté ou dé la papauté telle qu'elle a existé 
au cours de l'histoire chrétienne. Gela ne 
répondrait ni à mes convictions orthodoxes, ni 
à mes connaissances historiques. Je distingue 
la papauté historique de la papauté dogmatisé©. 
Celle-ci n'a pas paru ex abrupto, elle se rattache 
à celle-là par quelque getietic succession, mais, 
pour un esprit orthodoxe, elle constitué une 
déviation hyperbolique. Avec cette papauté, je 
le dis non sans le plus grand regret, je ne 
prévois aucune paix, et je traduis là disposition 
d'âme orthodoxe à son égard par la célèbre 
formule : Sint Ut sunté Mais j'accepte la 
papauté historique s nous orthodoxes sommes 
prêts à revenir à elle. Je crois fermement quê, 



8 AVANT-PROPOS. 

si la papauté veut renoneer à ses revendica- 
tions, tout malentendu disparaîtra, même les 
soi-disant différences dogmatiques seront apla- 
nies, et une pacifique cohabitation possible. 
Ainsi, le dernier mot appartient à la papauté 
et à elle j'adresse le cordial appel : Fiat ex 
Occidente pax ! » 

Nous ne voulons rien relever dans cette dé- 
claration de ce qu'elle retient des partis pris 
byzantins de l'Orthodoxie. Pas davantage cet 
appel à une paix qu'on affecte d'attendre de la 
papauté, comme si c'était la papauté qui s'était 
dérobée au concile de Florence. Nous voulons 
retenir seulement cette reconnaissance de la 
papauté historique, à laquelle l'Orthodoxie se 
déclare prête. 

On aimera sans doute à rapprocher cette 
attitude, nouvelle dans l'Orthodoxie, de celle 
que représente, dans la revue Theology de 
novembre dernier, l'article consacré à mon livre 
Le Siège apostolique par M. Kidd, warden de 
Keble Collège, à Oxford. L'auteur de cet article, 
qui est un savant historien des cinq premiers 
siècles de l'Église, 3ait avec quel scrupule il 
convient de se défendre contre la tentation de 
mettre dans le passé une rigueur qui n'y est 
pas : il me sait gré d'avoir «tudié l'institution 
du principatus romain en tenant compte de 






toutes les différences, qui s'y manifestent d'épo- 
que à époque, de pays à pays. « Tout cela, 
dit-il, est franc et promet : ce serait une bonne 
chose si tous les anglicans, en quête . de se 
réunir au Siège romain comme avec les autres 
portions de la chrétienté, lisaient la présen- 
tation que fait du cas M^ B. et reconnaissaient 
combien la preuve qu'il peut en produire est 
plus forte que nous ne le supposons commu- 
nément ». 

M. Kidd se défend de tout accorder, il exprime 
des réserves, il formule des critiques, il déclare 
que si ma thèse a bien des faits en sa faveur, 
il en est d'autres qui ne s'adaptent pas à son 
framework. Je ne crois pas les avoir dissi- 
mulés. Mais voici la conclusion intéressante de 
M. Kidd : « Nous devons beaucoup, écrit-il, à 
saint Léon et à son zèle à garder l'unité, et je 
crois que, si un poids égal pouvait être donné 
aux deux plateaux de la théorie de Léon, une 
voie de réconciliation pourrait encore être trouvée 
dans les termes (de cette théorie). L'épiscopat 
est un collège et tout collège a son président, 
lequel ne peut agir sans ses collègues, car ils 
ont des droits égaux aux siens, mais ceux-ci ne 
peuvent agir sans lui, car il est leur tête. Saint 
Gyprien lui-même demande au pape Etienne de 
prendre la conduite {the lead) en traitant avec 



10 AVÂNT-PRdPOS, 

l'évèque novatien d'Arles, Marcianus, et il 
reconnaît expressément le pape comme con- 
ducteur {leader) du collège deâ évêqaes et comme 
agissant naturellement en leur nom. Cette con- 
duite {leadership) ou primauté, l'Église d'Angle- 
terre ne l'a jamais déniée à la papauté, quoique 
peut-être nous ayons quelquefois traité avec 
elle aussi rudement que les Africains en leur 
temps, Anglais et Africains ensemble à la 
suite de sévères provocations. Cependant les 
pouvoirs de la papauté ont été à maintes 
reprises affirmés compatibles avec les droits de 
l'épiscopat. Ils sont limités par saint Léon qui 
décrit les évêques comme consortes honoris 
sui^ à savoir Pétri ». 

A vrai dire, observerai-je, on pourrait citer 
nombre d'autres textes de saint Léon en confir- 
mation de la même doctrine, celui-ci par exemple 
d'une lettre adressée à des évêques gallo- 
romains : « {Sollicitudo nostra) dignitatem 
divinitus datam nec Ecclesiis nec Ecclesiarum 
sacerdotibus abrogabat ». Ne pas oublier que 
saint Léon entend tenir les « Ecclesiae gubêr- 
iiacula » et être la tête de l'épiscopat, la 
tête à laquelle les membres doivent s'accorder, 
« capiti membra concordent », comparaison 
acceptée et consacrée par le concile de Ghal- 
cédoine. Sur les droits des évêques, M. Kidd 



AVANT-PnOPOS. 11 

cite les textes du concile du Vatican et de 
Léon XIII que nous citons nous-mêmes plus 
loin (p. 25-26), et il poursuit : « Dans ces 
limites, donc, on peut trouver place pour une 
suprême réconciliation. Présentement, nous avons 
tendance les uns et les autres à ne considérer 
exclusivement qu'un côté du bouclier, soit le côté 
papauté, soit le côté épiscopat. Est-ce trop 
espérer, que... nous pouvons, en étanjfc de part 
et d'autre loyaux avec tous les faits, réaliser de 
nouveaux progrès dans le sens d'une conception 
de la constitution de l'Eglise telle qu'il y aurait 
place pour nous tous dans son common home ? » 
Ces déclarations de M. Kidd font penser à nos 
gallicans du xvii* siècle, et je sais tous les scru- 
pules qu'elles peuvent inspirer. Mais combien 
elles dépassent les lignes où s'attarde l'ecclésiolo- 
gie de Bishop Gore, fidèle à croire que le concile 
irrité de Garthage de 256 réalise toute la cons- 
titution du catholicisme antique! M. Kidd la 
voit plus justement dans la démarche confiante 
de saint Gyprien auprès du pape Etienne à 
l'occasion de l'affaire de Marcianus d'Arles, 
et aussi bien dans l'entente de saint Léon et 
du concile de Ghalcédoine. Dans cette conti- 
nuité se reconnaît la constitution du catholi- 
cisme, plutôt que dans les crises qui, au cours 
des âges anciens, en ont troublé l'équilibre. Que 



12 ' AVANT-PROPOS. 

d'ailleurs on puisse nous reprocher d'insister 
sur le rôle de la papauté, et, sans préméditation y 
de laisser dans l'ombre l'épiscopat, c'est un tort 
que nous sommes disposés à reconnaître : l'épis- 
copat appartient à la constitution divine de 
l'Eglise et il y garde son rôle coordonné à 
celui de la papauté. L'important est que M. Kidd 
ne tienne pas le leadership de la papauté pour 
une usurpation et qu'il lui fasse une place dans 
l'Église. 

Ainsi les controverses ne sont pas toujours 
vaines. Il arrive que les controversistes les 
plus en vue s'immobilisent dans leur thèse, et 
que d'autres, plus jeunes, plus libres, réali- 
sent les clairvoyances qui s'imposent. Si les 
discussions, dont on trouvera quelques aspects 
dans le présent petit livre, avaient aidé à un 
progrès de cet ordre, il faudrait en bénir Dieu, 
et en reporter le mérite à la méthode que les 
uns et les autres nous essayons d'appliquer. 

P. B. 

Paris, 1<»- mars 1925. 






BISHOP GORE ET NOUS 



A l'occasion d'une rencontre récente où 
quelques anglicans ont accepté de s'entretenir 
avec des catholiques de possibilités de rappro- 
chement entre l'Eglise d'Angleterre et l'Eglise 
romaine, on m'a fait le grand honneur de me 
detaander d'examiner la brochure du savant 
évêque anglican, le D"" Charles Gore, intitulée 
CathoUcism and Roman Catholicism , three 
addresses delivered in Grosvenor Chapel in 
Advent 1922 (London, Mowbray, 1923). 

Cette brochure, en effet, offrait une base de 
discussion, en déterminant avec netteté la posi- 
tion de l'anglicanisme vis-à-vis de l'Église 
romaine en même temps que du protestantisme 
(continental), et présentait avec clarté et modé- 
ration les griefs que l'on nous oppose. 

Bishop Gore, naguère encore évêque d'Oxford 

i. Reme des jeunes, 10 avril 1923. 



14 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

et aujourd'hui retiré à Londres pour ne plus 
s'occuper que de doctrine, est un Oxfordman 
dont la personnalité attire à elle en Angleterre 
une vive sympathie. L'anglicanisme a une 
droite, une gauche, un tiers parti : Bishop Gore 
appartient à la droite, par l'intégrité relative de 
sa dogmatique, par son « catholicisme », au sens 
où ce terme est revenu en honneur dans l'Église 
d'Angleterre depuis le « mouvement d'Oxford », 
mais il n'appartient pas à l'extrême droite, dont 
on connaît l'attrait qu'elle a pour les pratiques 
romaines, et il a eu à maintes reprises l'occasion 
de dire avec une parfaite netteté que le chemin 
qu'il suit ne mène pas à Rome^. Il le redit 
dans la présente brochure, dont la première 
ligne est consacrée à excuser l'auteur de ne traiter 
que de l'impossibilité de reconnaître dans l'Église 
romaine toute l'Église. Et cela, ajoute-t-il aus- 
sitôt, ne représente pas on the whole le sentiment 
que j'éprouve pour l'Église romaine ou que je 
désirerais que les autres éprouvent. Le sujet 
traité ne fournit pas, en effet, l'opportunité de 
parler « de ses grandeurs, de ses beautés, de ses 
gloires, et j'espère que mes amis catholiques 
romains s'en souviendront et me pardonneront ». 
Bishop Gore peut compter que ses amis catho- 
liques romains lui rendront justice, et que la res- 
pectueuse sympathie qu'ils professent pour sa 

1. Je pense à ses Roman catholîc claiiiis, U» édit. 1920* 



CATHOLICISME BT PAPAUTÉ. 15 

personne ne demande qu'à lui rester fidèle, même 
en discutant sa pensée, que l'on sait si élevée et 
si loyale. 

I 

Le mot catholicisme désigne la conception 
selou laquelle le christianisme n'est pas regardé 
simplement comme une doctrine de salut indi- 
viduel, et assuré par l'œuvre intérieure de l'Esprit, 
mais comme une société visible et organisée. 

Pour Bishop Gore, le peuple de Dieu est 
l'antécédent de l'Église : cette perspective est 
celle de la parabole des vignerons {Marc, xii, 
1-12), où les « autres », à qui le propriétaire de 
la vigne donne sa vigne quand il la reprend aux 
mauvais vignerons, sont les apôtres, assure 
Bishop Gore K Plus sûrement, la grande décla- 
ration faite par le Sauveur à Pierre [Mat. hyi^ 
17-19), nous révèle que le Maître, « qui ailleurs 
témoigne du sens profond du besoin d'un solide 
fondement pour un édifice spirituel », est déter- 
miné à « trouver ce fondement (pour son Église) 
dans des hommes, non dans des documents », et 
conduit à désigner Pierre comme « quelque chose 
sur quoi il peut bâtir ». Tu es Pierre, et sur cette 
pierre je bâtirai mon Église, « c'est-à-dire mon 

1. p. Lagrange, Évangile selon saint Marc (19H), p. 289 : « La 
vigne sera donnée à d'autres, dont on ne peut dire s'ils figurent 
les apôtres, comme nouveaux chefs d'Israël, destinés h juger les 
douze tribus, ou les Gentils ». 



16 CATHOLICISME ET VkVÀVTÊ. 

Israël, l'Israël du Messie maintenant reconnu, et 
cet Israël sera, comme les prophètes l'ont tou- 
jours prédit, indestructible. Pierre sera un jour 
l'intendant de la divine demeure, le Sauveur le 
lui annonce dans les mêmes termes qu'Isaïe 
annonçant à Eliacim {Is. xxii, 22) qu'il mettra 
sur son épaule la clef de la maison de David *. 

Je ne regrette qu'une chose dans cette genèse 
de l'Église visible, si bien décrite par Bishop 
Gore, c'est qu'il suppose les apôtres investis par 
le Sauveur des mêmes pouvoirs et de la même 
fonction que Pierre : or Eliacim est seul chef de 
la maison du roi Ezéchias, que je sache ^. 

Ce trait mis à part, Bishop Gore a toute raison 
de dire que « quiconque étudie le Nouveau Tes- 
tament avec des yeux frais ne pourra douter que, 
après la Pentecôte, il n'y a aucune distinction 
entre être membre du Christ et être membre de 
l'Eglise ». Ainsi, saint Paul ne donne nulle part 
à croire qu'il y a une foi qui justifie en dehors du 
baptême, et que le baptême n'est pas baptême dans 
le Christ en même temps que dans son corps, 

1. II est très curieux de rapprocher cet exposé de G. Gore du 
mémoire de F. Kattenbuscli, Der Quellon der Kirchenidee publié 
dans le Festgabe {IQ21) que ses amis ont dédié à A. Harnackpour 
son 70° anniversaire. J'y reviendrai plus loin. Non seulement 
Kattenbusch défend l'authenticité de la déclaration, à rencontre 
de Harnack qui veut y voir Une interpolation romaine du début 
du n« siècle, mais encore Kattenbusch y découvre le dessein 
que le Christ manifeste d'assurer après sa mort qu'il sait pro- 
chaine la cohésion et la fidélité de ses apôtres sous le nom 
d'Église, d'Église bâtie sur Pierre (Op. cit. p. 166). 

2. Sur la situation unique de Pierre entre les douze, voyez 
encore Kattenbusch, p. 167-168, note importante. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 17 

l'Église. Pas trace de discipleship sans me/w- 
bership ; du momeat que l'on devient chrétien on 
est incorporé à une communauté, avec les obli- 
gations que pareille incorporation implique. Une 
nouvelle alliance s'inaugure, conclue, non point 
entre Dieu et des individus, mais entre Dieu et 
une Église visible i. 

Voici un autre point de doctrine sur lequel 
nous sommes en plein accord avec Bishop Gore. 
Cette Église visible réalise son unité, primiti- 
vement, par sa foi, foi commune à tous ses 
membres, foi qui a pour source l'Ancien Tes- 
tament expliqué par le Nouveau, et le Nou- 
veau supposant une autorité préalable qui est 
« la tradition », c'est-à-dire l'enseignement des 
apôtres et le « dépôt » qu'ils transmettent. Cette 
Eglise réalise son unité, secondement, par des 
sacrements : le baptême (qui inclut la confirma- 
tion par l'imposition des mains), la communion 
au corps et au sang du Christ, la p^itence, 
c'est-à-dire une discipline d'autorité en vertu de 
laquelle les membres indignes sont rejetés de la 
communion et sont absous et récupérés quand ils 
ont satisfait. Les sacrements sont les symboles 



1. Kattenbusch arrive à une conclusion analogue. L'Église, 
annoncée à Gésarée de Piiilippe, est inaugurée à la dernière cène : 
« La dernière cène, écrit-il, est l'acte dp fondation de l'Église » 
(p. 169). Et il dira en terminant : « L'Eglise réellement, dès le 
commencement, d'après le sens donné par Jésus à sa propre et 
plus profonde volonté, est à la îoîs \Si societas fidei et spirims sancti 
in. cordibus et aussi Une spécifique societas externarum reritm ac 
rituum . (p. 172). Que nous' voilà loin de l'Église sans corps! 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 2 



19 QATHQWQlSïtlE m ÇAP^UTlp. 

effieacea d'une gpâce iMéçieure et Individuelle, 
mais ils sont auasi des signes seciaux, et ils 
corroborent le caraetère de l'Église qui est d'être 
une. société visible. Troisièmement, l'Église est 
hiérarchique, hiérarchique dans la personne d^s 
apôtres, et da leurs aides, hiérarchique d&ïia la 
personne des successeurs qu© les apôtres S© 
dojsnent à différents degrés, avec rimpQsition 
des mains comme sacrement d'investiture. Être 
membre de l'Église,^ c*est partager s?i fQi, 
p.ejpséYérer dans sa soçieta» s<icramento;Fum> 
se soumettre à sa hiérarchie. 

L'erreur du protestantisme d'autrefois est 
d'avoir voulu que rÉglise fût seulemeut une 
sQ/oieta sanctarum, société indépendante de tout 
établissement extérieur, saints dQut rien ne réyé- 
lerait ici baa la sainteté : cette conçeptiQft de 
rÉgUs.e n'est pas scripturaire, dit fortem.ent et 
justement Bishop Gore. 

En étant d'accord avec Biahop Gope sur les 
considérations qui précèdent, signalons-Tlui nne 
lacune. L'Église qu'il décrit est l'Église locale : 
c'est l'Église d'Antioehe, c'est l'Église d'Épbèse, 
c'est l'Église de Gorinthe..., chacune d'elles 
réalisant pour ses membres l'unité de foi, la 
çommunio saci'ameiUorum, l'ordre hiérar- 
chique. En fait, ces Églises locales ne laissaient 
pas d'être unies les unes aux autres : il y avait 
entre elles circulation de l'unité, unité qu'elles; 
étaient toutes eusemb.le, unité visible com,m.e 



C^THQLdÇISME ÎT PAPAUTE, 10 

elles, et qui canstitti«iit ce qu'elles nommeront 
précisément du nom de catholicisme. Le catho- 
licisme des Églises de l'âge apostolique n'était 
pas dans leur charité réciproque seulemei^t, dans 
les devoirs qu'elles pratiquaient de l'hospitalité, 
de l'a^imône, ou même de la monition fraternelle ; 
il n'était pas seulement dans les nouvelles qu'elles 
se donnaient les unes aux autres et qui faisaient, 
par e3?emple» q^e la foi des chrétiens de Rome 
ét^it célèbre dans le monde entier {Rom. ï, 8) ; il 
y avait entre ces Églises du monde entier une 
communion, analogue à la communion qui unissait 
entre eux les membres de chacune d'elles, et le 
catholicisme, avant que le mot lui-même apparût 
(il est prononcé pour la première fois par saint 
Ignace d'Antioche), était la communion des 
Églises. Le symhole ne dit pas que nous croyons 
aux saintes Églises catholiques, mais à la. sainte 
Église catholique. 

!^t de même que, en chaque ÉgUse, une autorité 
était eoRstit^aée, ainsi était-il logique et nécessaire 
qu'mie autorité se fit sentir qui veillât sur la çom- 
muDiion des Églises, Là est, rintéret du « décret 
des apôtres » {Aet. xv, 22-29) adressé (< aux frères 
à Anti.Qche,. eii Syrie, en Giliçie »^ ou de «la solli- 
citi^de de toutes les Églises » (H Cor, xi, 28) que 
porte Siâiut Paul au moiftSs dans les limites de son 
apostolat, premiers linéaments saisissables d'une 
organisation de l'unité catholique. 

Fa.isQn^ ahstracti.on un. instant de ce que 



20 CATHOLICISME. ET PAPAUTÉ. 

Bishop Gore n'a pas considéré, ne retenons que 
ce qu'il considère, mais disons avec lui que, telle 
étant la perspective où se révèle à nous le chris- 
tianisme de l'âge apostolique, la Réforme protes- 
tante, quand elle entreprit d'établir sur des bases 
nouvelles ce qu'elle imaginait être la pure Eglise, 
« fit violence aux principes fondamentaux du 
catholicisme tels qu'ils s'étaient affirmés depuis 
le commencement ». Que le protestantisme ait 
porté des fruits, que l'Esprit Saint ne lui ait pas 
refusé sa présence et son aide, Bishop Gore se 
sent pressé de le déclarer, et il nous demande au 
moins de ne pas méconnaître la validité du 
baptême des hérétiques, ce que nous serions 
mal venus à lui refuser. Dans sa générosité, 
Bishop Gore honore les fruits de l'Esprit même 
chez les Quakers [Society of Friends), qui ne 
connaissent pas le baptême. Mais il ne peut pas 
ne pas reprocher au protestantisme (continental) 
d'avoir déçu le monde : il a été, écrit-il, a pro- 
found disappointment, et, depuis qu'il a perdu 
la foi au Livre infaillible, il n'a plus été qu'insta- 
bilité, faiblesse, et continuelle désintégration. 
Bishop Gore n'oublie qu'une chose, qui est que 
le protestantisme évolué que nous avons sous nos 
yeux a parfaitement conscience de son évolutioù 
et n'a nulle envie de redevenir un catholicisme, 
pas même le catholicisme que lui proposerait 
Bishop Gore^. 

1. Voyez cependant P. Charles, La robe sans couture, Un essai 



CATHOLICISME EtyPAPAUTÉ. 21- 

Car Bishop Gore propose aux protestants, 
comme le seul moyen valable de réintégrer 
l'unité primitive, de se rallier au scriptural 
catholicism de l'Eglise d'Angleterre, comine 
au seul qui « a maintenu les éléments essentiels 
du catholicisme, symbole, sacrements, succes- 
sion apostolique ». Tel est le plaidoyer Bishop 
Gore pro domo'^. 

Nous aurions mauvaise grâce à prendre acte 
des critiques que lui inspire sa propre Église, et 
nous n'avons pas envie de controverser avec lui 
sur les mérites qu'il relève en elle; nous consta- 
tons seulement que, de son propre aveu, il est 
autour de lui « des personnes sur qui l'ordre 
majestueux et l'unité de pratiques de l'Eglise 
romaine exercent une fascination presque irré- 
sistible,, par contraste avec les désordres » de 
l'Église d'Angleterre. Et sans doute pour com- 
battre cette fascination, Bishop Gore a consacré 
tout son second discours à dire ce qu'il reproche à 
l'Église romaine. C'est pour nous la partie capi- 
tale de son exposé. 



de Luthéranisme catholique (1923), et l'étUde que j'en ai faite SOUS le 
titre de « La Haute Église allemande » dans la Revue des jeunes de 
septembre 1924. 

1. Il l'a repris quelques mois plus tard dans son livre The Holy 
Spirit and the Church (1924). On pourra rapprocher la doctrine de 
Gore de celle de Bisliop A. Headlam, The Church ofEngland (1924), 
p. 154-190. 



22 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 



II 



J'examinerai d'abord quelques considérations 
de Bishop Gore qui servent d'introduction à son 
second entretien. Écoutons^le. 

Dans l'iiistoire de ce qu'est devenu le catho-» 
licisme primitif à travers les âges, le développe- 
ment de l'Église romaine tient la plus large place, 
et la caractéristique de ce développement est 
l'impérialisme, que l'Église romaine doit à l'em- 
pire romain dont elle a pris la place. 

Ce disant, Bishop Gore n'est pas le premier à 
vouloir faire du catholicisme romain la suite de 
l'Empire romain*, et assurément nous ne nierons 
pas que dans l'action séculaire de l'Église romaine 
il n'y ait eu, à l'état latent, quelque chose du génie 
de continuité et d'ordre de la vieille Rome, et 
dans la dévotion témoignée à l'Église romaine 
par les Églises du monde ancien ou barbare un 
sentiment qui s'adressait pour une part à la 
« Ville Éternelle », plus tard à la « Romanité ». 
Ce sont là des impondérables dont il faut tenir 
compte sans croire qu'ils suffisent à tout expli- 
quer. Le catholicisme est devenu à la fin du 
IV" siècle la religion de l'Empire romain : il réa- 
lisait une unité qui était adéquate, si l'on veut, à 
l'Empire romain, mais dans un autre plan, et 



1. Thème cher à A^ Harnack, par exemple, Essence du christia- 
nisme (1902), p. 265. 



Bishôp Gore iiè voudrait pais dire que Vi^ée 
d'utiité dans l'Église est une idée énlpruntée au 
système politique de Rùme. 

Géttè idée, lïiyslique et soôiale, est paî'tôut 
opérante dàiiB lès Églises, à Carthagê, à Alexan- 
drie, à Aûtioche, jusqu'en Petue autour de l'éVê- 
qué ou cittholicos de Gtésiphon. 

Ge que vôtiis prenez pôuî* de rimpérialisme chez 
les papes, c'est lé sens, qti'ils ont de là cbmniu- 
nauté universelle qu'est la Gïiiholicd, là sollici- 
tude de toutes les Églises, l^Lpot^istùsàbiil \\é se 
sentent ifevètus à leur égard. Ils croient âVôil" 
mission pour Cela, et c'est unique, mais ce n'feàt 
pas de l'impérialisme, e'eisl de l'&pdstôlât. 

Je nie que les indices relevés par Bishop Gorè 
soient davantage dès indicés d'impérialisme ^ 

Ainsi, pour Bishop Gore, l'impérialisnie dé 
l'Église romaine est pour Une part révélé pài" 
Bonifâce VllI dans la bulle Unàrfi sânùtam, en 
1302, où on lit (je me tienë à là traduction de 
Bishop Gore) : « Nous déclarons, àffirîiioiis, défi* 
nissôns et prononçons qu'il est absoltiineiit dé 
nécessité dé saltit pour toute créature humaine 
d'être soumise au pontife romain ». Acceptons 
Cette traduction. 

Nous aurions souhaité voir Bishop Gof e rap- 
peler queia soumission réclamée par Bonifaee Vlïî 
est ici en fonction de rindépendàncè et dé la 
suprématie de là puissance spifituéïlé sur là 
puissance temporelle, du saeerdoHum sur îè 



24 . CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. ' J 

regnum^ la. puissance spirituelle étant exercée 
parle pontife romain. Le principe de la supré- 
matie du sacerdoce, abstraction faite des appli- 
cations politiques que les papes et leurs cano- 
nistes du XI^ au xiv^ siècles voulaient en tirer, 
est un principe que le catholicisme romain a tou- 
jours défendu et défend encore : plût à Dieu qiie 
toutes les Églises l'eussent défendu aussi ferme- 
ment et aussi persévéramment^ Mais ce prin- 
cipe n'est pas l'impérialisme. 

L'impérialisme de l'Eglise romaine serait ex- 
primé, d'autre part, dans le canon du concile du 
Vatican où il est déclaré que lés « définitions du 
pontife romain sont irréformables par elles-mêmes 
etfnon^en vertu du consentement|de l'Église ». 
Gela signifie, dit Bishop Gore, que « l'Église 
romaine est toute l'Église et l'infaillible Église », 
et, ajoute-t-il, sans contester la grandeur ou 
la gloire de l'Église romaine, « je veux montrer . 
simplement pourquoi nous repoussons sa préten- 
tion d'être toute l'Église catholique et par elle- 
même le siège de l'infaillibilité ». Et cela non plus 
n'est pas de l'impérialisme. Mais il faut insister. 



1. Bishop Gore est de notre avis (p. 45), quand il déplore que 
l'Église d'Angleterre ait noyé son autorité spirituelle dans celle dé 
l'État, abandonné sa liberté d'action aux mains de l'État, et donné 
le spectacle d'une indiscipline qui la discrédite, maintenant que 
l'État est indifférent ou impartial en matière de religion. Cf. Har- 
«ACK, Essence du christianisme, p.261 : « (L'Église Romaine) a main- 
tenu en Occident l'idée de l'indépendance de la religion et de 
l'Église contre les tendances dé l'État à dominer sur le terrain 
spirituel... C'est un motif de reconnaissance que nous avons à 
l'égard de l'Église Romaine ». 



l ^ CATHOLICISME ET PAPAtTÉ. ~ 25 

Bishop Gore a certes bien raison de dire que 
l'Église romaine n'est pas toute l'Église catho- 
lique. Il est, en effet, de théologie élémentaire 
que, l'inerrance de l'Église étant posée en prin- 
cipe préalable, le sujet de cette infaillibilité n'est 
pas le pape seul, mais est constitué aussi bien, 
soit par les évêques dispersés à travers le monde, 
soit par les évêques réunis en concile œcumé- 
nique. Assurément, en réaction contre les erreurs 
du concile de Constance et du concile de Baie, 
en réaction contre les tendances de la décla- 
ration du clergé français de 1682, les théolo- 
giens romains ont insisté presque unilatéralement 
sur l'infaillibilité du pape, et la constitution 
Pastor aeternus du concile du Vatican ne 
considère que le Pape et ne définit que ses 
pouvoirs ; à peine prend-elle soin de noter que 
la juridiction universelle qui appartient au Pape 
ne saurait nuire « au pouvoir ordinaire et im- 
médiat de la juridiction épiscopale* ». Mais pour 
autant la doctrine n'est pas abolie qui reconnaît, 
soit aux évêques dispersés, soit aux conciles 
œcuméniques, leur infaillibilité. Par deux fois 
même, la constitution Pastor aeternus énonce 
que ses définitions sont promulguées par le pape 



1. Sur la coordination des deux juridictions, voyez l'encyclique 
Satis cognitum (29 juin 1896) de Léon XHI, au paragraphe qui com- 
mence ainsi : « Neque vero pdtestati geminse eosdem subesse con- 
fusidnem habet administrationis... » Le pape se réfère à saint 
Thomas, in iv Sent. dist. XVII, a.' 4, ad q. 4,. ad 3. C'est là un point 
de doctrine qui appellerait des développements étendus. 



26 CÂTHÔLÏCISÎAE et PAPAtïtÉ. 

« sacro approbante coiicilio », et elle rappelle 
que les pontifes romains n'ont procédé à des 
définitions dans le passé qu'en concile œcuméni- 
que ou après avoir vérifié le sentiment de TÉglise 
disséminée dans le monde, « coiivocatis oecu- 
menicis conciliis aut explorata Ecclesiae per 
orbem dispersae sententla^ ». Ignore-t-on le 
soin qu'a piis Benoît XV de soumettre le Gode 
de droit canonique à tous les évêques résidentiels 
et de solliciter leurs amendements, avant de le 
publier, et aussi bien le dessein du pape Pie XI 
de rouvrir le concile œcuménique suspendu du 
Vatican? 

Ces observations sont préliminaires à la thèse 
propre de Bishop Gore, dont je vais examiner le 
premier argument. 



III 



Il consiste à dire que, « si nous lisons le Nou- 
veau Testament comme un tout, nous voyons que 

1. Cf. même encyclique, même paragraphe : « Romani autem 
pontifices, officii sui memores, maxime omnium consei'varî volunt 
quidquid est in Ecclesia divinitus constitutum : propterea quemad- 
modum potestatem suam ea qua par est cura vigilantiaque tu- 
entur, ita dedere et dabunt operam ut sua episcopis auctoritas 
salva sit... » Rapproctier le paragraphe qui commence ainsi : « Si 
Pétri eiusque successorum plena et summa potestas est, eatamen 
esse ne putetur sola... Episcopi, quod succedunt apostolis, horum 
potestatem ordinariam Jiereditate capiunt, ita ut intimam Ecclesiae 
constitutionem ordo episcoporum necessario attingat. Quamquam 
vero neque plenam neque universalem ii, neque summam obti- 
nent auctoritatem, non tamen vicarii romanorum pontiïicum pu- 
tandi, quia potestatem gerunt sibi propriam, verissimeque popu- 
lorum quos regunt antistites ordinarii dicuntur. » 



CATHOLICISME ET PAlPAtTÉ. 27 

l'idée de quelque autorité officielle donnée à 
Pierre au-dessus de ce qui était donné à tous les 
apôtres, n'est supportée par rien ». 

Bishop Gore se montre ici d'un radicalisme 
qui contraste avec son caractère et la modération 
ordinaire de sa pensée. Je comprendrais qu'il 
exploitât la difficulté particulière que nous avons 
à démontrer que la fonction exercée par Pierre 
dans le collège apostolique est une fonction qui 
pouvait et devait être héritée par l'évêque de 
Rome dans l'Eglise. Mais cette fonction même, 
entant qu'exercée par Pierre, es.t indéniable pour 
tout historien qui se défend contre les préventions 
protestantes. Je citerai à l'appui, simplement, 
ces lignes de M. Harnack: (c Les exégètes et les 
historiens protestants sont enclins à sous-estimer 
la place de Pierre parmi les apôtres et dans la 
communauté primitive. (En réalité), déjà du vi- 
vant de Jésus il est, à titre de porte-parole et de 
primus^klB. tête (des apôtres), et comme la pers- 
pective messianique n'admettrait pas de primus 
entre les douze, il faut que cette prééminence 
s'explique par les qualités personnelles de Pierre 
et le fait que Jésus les a reconnues ». Remar- 
quons que c'est bien là le moins que l'on puisse 
dire, et je préférerais que M. Harnack nous parle 
d'une désignation formelle par Jésus, non d'une 
acceptation {Anerkennung)^ mais passons. 

M. Harnack poursuit en disant que cette position 
de Pierre dût être sauvegardée et fortifiée par le 



28 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. - 

fait que Pierre fut le premier à qui se montra le 
Christ ressuscité. Sans doute, ensuite, la place 
occupée par Jacques menaça celle.de Pierre, mais 
« pour les chrétiens de la gentilité rien ne fut 
changé ». Dans « les cercles palestiniens d'où 
l'évangile de Mathieu est sorti, on racontait que 
Jésus avait déclaré formellement bâtir son Eglise 
sur Pierre; dans le cercle johannique, on racon- 
tait que le Christ ressuscité lui avait confié la 
conduite de son troupeau » ; et personne ne con-^ 
testait que « ceux qui propageaient ces récits 
pensassent à une réelle primauté de Pierre dans 
la charge des âmes ». M. Harnack ajoute que 
Pierre n'était plus vivant quand ces déclarations 
le concernant se répandirent (cette assertion du 
critique berlinois appellerait plus d'une réserve), 
il ajoute aussi, et ceci répond droit à Bishop 
Gore : « Si les épitres paulines et les autres 
sources ne connaissent rien de ce Seelsorgeprimat 
(primauté de charge d'âmes), elles n'en relèvent 
pas moins le prestige de Pierre et son action ^ » . 
Un des nôtres, le P. Prat, amis en lumière ce 
fait que « toutes les fondations de Paul rele- 
vaient directement de lui », et que « sur lui 
seul pesait vraiment la sollicitude de toutes les 
Eglises » (II Cor. xi, 28) par lui établies 2. Nia 



1. A. Harnack, Entstehung undEntwickelung der Kirchenverfassimg 
(1910), p. 6. Dans le même sens, G. Weizsaeckeh, Bas apostoUsche 
Zeitalter (1900), pp. 465 et 467. Ed. Meyer, Ursprung und Anfaenge 
des Christentums, t. III (1923), p. 151 et 229. 

2. F. Prat, Théologie de saint Paul, t. II (1912), p. 429. 



CATHOLICISME BT, PAPAUTÉ. 29 

Gorinthe, ni ailleurs, l'apôtre « n'admet d'autorité 
capable de tenir la sienne en échec * ». C'est là, 
du moins, un trait incontestable du caratère et 
de la méthode de l'apôtre. Mais, en fait, les Egli- 
ses par lui établies ne se sont pas tenues à cette 
volonté, si fortement que saint Paul l'ait expri- 
mée : elles ont accueilli d'autres missionnaires, 
et nous savons avec quelle vigueur saint Paul a 
eu parfois l'occasion de les combattre, ainsi dans 
l'épitre aux Galates. Or, à Gorinthe, la com- 
munauté a accueilli ApoUos : tout aussitôt les 
fidèles ont été divisés, les uns se réclamant de 
Paul, les autres d' ApoUos, et d'autres encore se 
réclamant du Ghrist, ce qui était une façon de se 
rattacher à une autorité plus haute qu'Apollos ou 
que Paul. Il est cependant une autorité qu'on in- 
voque aussi, et cette autorité est celle deGéphas. 
Remarquez l'ordre dans lequel Paul range ces 
autorités, en commençant par la sienne, en nom- 
mant celle du Ghrist la dernière, progression 
certainement intentionnelle : « Il m'a été rapporté 
par ceux de Ghloë qu'il y a des dissensions 
entre vous, chacun de vous disant : Moi je suis 
à Paul! Et moi à Apollos ! Et moi à Géphas! Et 
moi au Ghrist ! » (I Cor. i, 12). L'apôtre Pierre 
est-il venu à Gorinthe? Jamais jusque-là. Il y 
est donc connu, conclurons-nous, connu comme 
une autorité que l'on met au-dessus de celle de 

1. Ibid. p. 432. 



3.Ô oATgQiLieis.aïE m papAvte, 

Paul, d'ApollOs, autorité qui n'en a, sur terre, 
aucune autre plus haute qu'elle, puisque Tonne 
peut après Pierre que se réclamer du Christ. 
Paul, en écrivant aux Corinthiens, s'applique à 
leur faire entendre qne soit Paul,[soit ApoUos, soit 
Géphas, ne sont que des serviteiirsdes serviteurs 
dp Dieu, et que tous, apôtres et fidèles, sont au 
Christ, çonime le Ghrigtest à Dieu (I Çof\ m, 21- 
23), n ne conteste pas pour antant le privilège 
que Pierre a d'avoir été le premier à qui le 
Christ ressuscité s'est montré (xy, 5) ; il m^t eer- 
tainement Pierre au-dessus des antres apôtres, 
au-dessus des « Frères du Seigneur >x (ix, 5). Il 
n'a pas. un mot pour raJbaisser l'autorité que lui 
reconnaissent les Gorinthiens qui se yéclanient 
de lui. 



IV 



Le second argument de Bishop Gore pour 
rejeter le catholicisme romain, revient à dire que 
l'histoire ancienne de l'Église nous fait connaître 
des Eglises qui coexistent et qui ont chacune des 
caraçtéristiqnes différentes : il y a l'Église qui 
parle grec, il y a une Église qui parle syriaque, 
il y a l'Église d'Afrique, il y a l'Église de Rome, 
il; y a l'Églises celtique : et en partie à cause de 
ces différences, de très bonne heure, l'unité se 
maintenait dijGScilement entre ces Églises. Dans 



les teHipE! primitifs» Bisbop Gore yetit qufjla part 
la plus grande de notre gratitude aille à l'Église 
de langue grecque, à qui nous devons notye ter- 
minologie théologiqu.e et notye intelligence du 
Nouveay Testament. Plus tard, l'Église d'Afri- 
que fot anéantie^ l'Église syriaque fut perdue 
de Yue, l'Église celtique fut romanisée, et il ne 
resta plus en face l'une de l'autre que Ronxe et 
Gongtantinople, riyales d'aml)ition, dont, Vanta- 
gpnisme èibQiJtira au sçbisme, la respojiBalîiliité 
eu devant être partagée entre les deux: Églises 
également- Bishop Gore se demande donc : « En 
se sépaTant du Siège de Rome, en 1054, l'Église 
d'Orient a^t-elle, au sujet de l'autorité de saint 
Pierre considérée comme se perpétuant dans 
l'Église Romaine, abandonné quelque cbose qui 
ait été de son credo à quelque époque que ce sott? 
La réponse est : Non. Le cattoUoisme grec n'a 
pas connu une telle doctrine ». 

Bisbop Gore app.nie cet argument snr deux 
preuves, dont la première est prise à nne page 
de VfJistQire amiejiM de l'Église^ t. II, pp. 659- 
661, de M*^"" Bnchesne. Il est habile de se servir 
du témoignage d'un historien catholique romain 
contre, le catholicisme romain, mais ce témoignage 
est-rii si probant que le pense JSiahop Gore? 
M^'' Duchesne a voulu expliquer dans cette page 
comment l'autorité du prince chrétien s'est ins- 
tallée dans le catholicisme. La religion chrétienne, 
au iv^ siècle, dit^ii, devint la religion de l'empe-. 



32 _ CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

reur, non seulement en ce sens qu'elle était pro- 
fessée par lui, mais « en ee sens qu'elle était 
dirigée par lui ». Et cette évolution s'est produite 
parce que « la papauté, telle que l'Occident la 
connut plus tard, était encore à naître ». En 
d'autres termes, il n'y avait pas, dans l'Église du 
iv° siècle, « une autorité centrale, reconnue et 
agissante ». 

Assurément, parler de papauté à propos de 
siècles où ce nom même de papatus était inconnu, 
serait un anachronisme : ne cherchons pas au iv^ 
siècle un cardinal Deusdedit et son Dictatus pa- 
pae. Mais est-on autorisé à dire qu'il n'existait pas 
dans le catholicisme du temps de Théodose une 
Église qui était une autorité normative, reconnue 
et consultée? L'Église romaine n'était-elle pas 
l'Église à la communion de laquelle il fallait 
appartenir, pour être sûr d'appartenir à la Catho- 
lica ? L'Église qui seule au monde prétendait avoir 
la sollicitude de toutes les Églises ? L'Église qui 
croyait pouvoir accueillir des évêques que des 
conciles orientaux avaient déposés, se prononcer 
sur leurs causes, les renvoyer en Orient inno- 
centés et confirmés? L'Église à qui les orientaux 
demandaient, comme au temps de saint Basile, 
qu'elle prononçât pour eux sur la doctrine et sur 
les personnes ? 

La politique de Constantin à la fin de son règne, 
la politique ensuite de Constance II et de Valens, 
a brouillé ce jeu normal et voulu imposer au 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ, 33 

catholicisme un césaropapisme, contre lequel, le 
catholicisme d'un saint Athanase, d'un saint 
Hilaire, fut une protestation éclatante. Ce césa- 
ropapisme était lui-même le produit de l'aria- 
nisme, en quête de réviser le Nicaenum ! L'Orient 
reviendra à la foi de Nicée, au temps de Théodose, 
mais il ne se débarrassera jamais du césaropa- 
pisme, qui, atténué ou virulent, empoisonnera le 
catholicisme grec. 

Pendant ce temps, le catholicisme occidental 
resserrait les liens qui le rattachaient à Rome : 
saint Ambroise le fixait dans la doctrine de l'indé- 
pendance et de la suprématie du sacerdoce. Le 
catholicisme grec et le catholicisme occidental 
tendaient à s'opposer comme deux mentalités et 
comme deux politiques. L'Église romaine sentit 
le péril de cette dissociation, et dès lors elle agit 
dans le dessein de confirmer l'unité par la pri- 
mauté, deux valeurs qu'elle savait bien qu'elles 
appartenaient au passé du catholicisme. 

C'est ici que la page de V Histoire ancienne de 
V Église de Duchesne aurait gagné à être rappro- 
chée de tel ou tel chapitre de son autre livre. 
Églises séparées (1896). Bishop Gore aurait pu 
lire notamment le résumé de l'histoire de la 
primauté romaine aux trois premiers siècles 
(p. 155) : ■ 

« Ainsi, toutes les Églises du monde entier, depuis 
l'Arabie, l'Osroëne, la Cappadoce, jusqu'stux extrémités 
de l'Occident, sentaient en toutes choses, dans la foi, 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 3 



34 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

dans la discipliae dans le gouvernement, dans le rituel, 
dans les œuvres de charité, l'incessante action de l'Eglise 
romaine. Elle était partout connue, comme dît saint îré- 
née, partout présente, partout respectée, partout Suivie 
dans sa direction. En face d'elle nulle concurrence, titille 
rivalité. Personne n'a l'idée de se mettre sur le" même 
pied qu'elle. Plus tard, il y aura des patriarcats et autres 
primaties locales. C'est à peine si^ dans le cours du 
iii^ siècle, on en voit se dessiner les premiers linéaments 
pluis ou moins vagues. Aii-dessùs de ces organismes en 
voie de formation, comme au-dessus de l'ensemble dés 
Églises isolées, s'élève l'Église romaine dans sa majesté 
souveraine, l'Église romaine représentée par ses évêques, 
dont la longue série se rattache aux deux coryphées du 
chœur apostolique ; qui se sent, qtii se dit, qui est consi- 
dérée par tout le monde comme le centre et rorgané de 
l'unité. » 

Voilà ce qu'était le passé de la primauté 
romaine i. 11 s'oblitère dans les épreuves de la 
persécution de Dioclétien ; il est tenu en médiocre 
considération par Constantin; mais quand l'épis- 
copat de cour qui se forme autour de Constance II 
manifeste contre cette primauté par la lettre iûso- 
îente qu'adresse en 340 au pape Jules Eusèbe de 
Nicomédie et son concile d'Antiôche, Rome répond 
au nom de son propre concile pour revendiquer 
les droits de la primauté, à commencer par le 
droit d'accueillir l'appel de saint Athanase, et 
nous avons cette lettre fameuse du pape Jules, pu j 
disait Tillemont, la vérité est défendue avec une 

1. Cette vue est développée admirablement par le juriste luthé- 
rien qu'est R. Sohm, Kirchenrecht, t. I (1892), p. 378-383. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 35 

vigueur digne du chef des évêques. Après une 
lettre pareille, et sans parler du concile de Sar- 
dique qui, en 343, ne fera que la confirmer, peut- 
on dire que l'Église du iv^ siècle n'a pas connu 
une primauté agissante *? 

Bishop Gore a une autre preuve à faire valoir. 

Les orientaux, assure-t-il, quand ils avaient 
besoin du secours de Rome s'appliquaient à se 
concilier le pape en usant d'un langage qu'ils 
savaient devoir lui plaire; jamais cependant la 
papauté, telle que l'a acceptée l'Occident, n'a été 
reconnue par le catholicisme grec. Les grands 
conciles grecs, en effet, se sont persévéramment 
tenus à n'attribuer au pape et à son Siège rien de 
plus qu'une préséance d'honneur, qu'ils ratta- 
chaient à la dignité historique de la vieille Rome. 

Les orientaux, répondrons-nous, ont toujours 
eu un sens défaillant de l'unité de l'Église 2. Ils 
étaient dominés par la volonté de ne pas sou- 
mettre l'Orient à l'Occident, volonté que le basi- 
leus avait le plus souvent intérêt politique à 
soutenir. Ils mettaient les points de controverse 
dogmatique trop facilement au-dessus de tout, et 
se résignaient au schisme avec une facilité pitaya- 
ble. « Depuis l'avènement de Constantin à l'em- 
pire d'Orient (323) jusqu'au septième concile 
œcuménique (787), c'est-à-dire pendant une durée 



1. Voyez tout le chapitre VIII de mon livre : La paix constan- 

tinienne et le catholicisme (1914). 

2. Harnack, Dogmengeschichte, t. Il*, p. HO-Hï. 



36 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

de 464 ans, je ne compte pas moins de 203 années 
où l'épiscopat (oriental) fut et demeura en schisme 
avec le Siège apostolique * ». Et si Bishop Gore, 
comme je l'imagine, n'admet la légitimité ni du 
schisme issu de l'arianisme, ni du schisme issu 
de la condamnation de Ghrysostome, ni du 
schisme d'Acace, ni du schisme à propos du mo- 
nothélisme, ni du schisme à propos des images, 
comment peut-il tirer quelque avantage contre 
Rome de ces 203 années où l'Orient a tourné le 
dos à la catholicité? 

Soit, nous dira-t-on, acceptons que l'Orient a 
attaché trop peu de prix à la communion catho- 
lique (ce serait bien grave déjà !), du moins 
reste-t-il que ses conciles généraux n'ont accepté 
de reconnaître à l'évéque de Rome qu'une 
primauté de même ordre que celle qu'ils récla- 
maient pour l'évéque de Constantinople. C'est 
l'histoire bien connue du 28^ canon du concile de 
Ghalcédoine, en 451, aux termes duquel est recon- 
nue au Siège de Gonstantinople la même primauté 
qu'au Siège de Rome, en considération de ce que 
Gonstantinople est ville souveraine comme Rome, 
bien qu'elle soit au second rang après Rome. 

Pouvons-nous oublier pour autant que le pape 
saint Léon a protesté avec énergie contre ce 
canon? Que l'empereur Marcien, pour réconcilier 
le pape Léon et l'évéque de Gonstantinople Ana- 

1. DtJCHESNB, Églises séparées (1896), p. 164, 



dATHOtlCÎSMB ET PAPAUTÉ. 37 

tolios, inspirateur de ce canon litigieux, a promis 
au pape que Tévèque donnerait toute satisfaction ? 
Que Léon a insisté auprès de l'empereur, spéci- 
fiant qu'il s'agissait pour Anatolios de satisfaire 
aux lois' mêmes de l'Église? Que l'empereur a 
décidé Anatolios à se soumettre, et qu' Anatolios 
enfin a écrit au pape Léon qu'il n'était pour rien 
dans la rédaction du 28® canon, que seuls en 
étaient responsables ses clercs qui l'avaient pro- 
posé et les évêques qui l'avaient voté, et que 
d'ailleurs la confirmation de tous les actes du 
concile de Ghalcédoine était réservée au pape, 
« cum et sic gestorum vis omnis et confirmatio 
auctoritati vestrae beatitudinis fuerit reser-- 
vata * » ? L'évêque de Gonstantinople lâchait le 
28^ canon comme Bossuet lâchera la, déclaration 
de 1682, et au pape Léon était laissé le der- 
nier mot. Est-ce là ce que nous appellerons une 
préséance d'honneur, « an honorary prece^ 
dency » ? 

En réalité, les soixante-dix ans qui séparent 
le concile de Gonstantinople de 381 de celui de 
Ghalcédoine, sont les années de la courbe re- 
montante du crédit du Siège apostolique en 
Orient. Les échelons de cette courbe sont aisé- 
ment reconnaissables. G'est d'abord le recours 
de saint Jean Ghrysostome à Rome et l'action 
du pape Innocent en réponse à ce recours, 

1. Inter s. Leon. Epistul. CXXXII, k. . 



38 CATHOLICISME ET fAPAUTÉ. 

finalement le succès de cette action en dépit 
de la résistance de Gonstantinople, d'Antioche, 
d'Alexandrie. Vingt-cinq ans après, c'est l'in- 
tervention du pape Gélestin en Orient par la 
sentence prononcée à Rome contre Nestorius, et 
le pape obtenant du concile d'Éphèse, d'abord, 
puis de l'empereur Théodose II» la condamnation, 
la déposition, la relégation de Nestorius, en 
dépit des maladresses de l'évêque d'Alexandrie, 
Cyrille, qu'il a chargé de tenir sa place, et en 
dépit de l'obstruction de l'évêque d'Antioche, 
Jean. Vingt ans plus tard^ c'est le concile de 
Ghalcédoine, l'entente de saint Léon, de Flavien 
de Gonstantinople, de l'empereur Marcien, le 
désaveu du « brigandage d'Ephèse », la condam- 
nation de l'évêque d'Alexandrie, Dioscore; au 
demeurant, le point culminant de la reconnais- 
sance par l'Orient de la primauté de Rome. 

Je ne vois pas que Bishop Gore tienne compte 
de cette courbe ascendante, si remarquable, 
grâce à laquelle les relations de Rome et de 
l'Orient au iv" et v° siècles prennent tout leur 
sens. Les théologiens de chez nous supposent 
dans ces relations une constance organisée qui 
ne répond pas à la complexité concrète et 
mouvante des faits. Mais les théologiens angli- 
cans ne veulent retenir que ceux de ces faits 
([ui contredisent cette constance : voyez F. W- 
Palier, dans son livre si instructif The primitive 
Saints and the see of Rome (3^ édit. 1914), met- 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 39 

tant en tout son relief le schisme d'Antioclie 
et le schisme d'Acace, et ne disant pas un mot 
du pape Innocent, du pape Gélestin, du pape 
Léon ! C'est une véritable gageure ! Je suis per- 
suadé que tous les faits se concilient harmonieu- 
sement dans la perspective d'une primauté 
romaine, qui, vis-à-vis de l'Orient arien se ré- 
serve, vis-à-vis de l'Orient revenant à l'ortho- 
doxie nicéenne se prête aux avances de saint 
Basile, vis-à-vis de l'injustice faite à saint Jean 
Ghrysostome met à sa communion avec l'Orient 
des conditions intransigeantes, vis-à-vis de 
l'erreur de Nestorius se prononce souveraine- 
ment, et à Ghalcédoine voit reconnues ses reven- 
dications à une primauté de doctrine et de 
juridiction. Ce qui est accepté de l'Orient en 451 
n'était accepté ni en 340, ni en 381, il faut le 
dire; mais ce qui est admis en 451, et que le 
demi-siècle qui précède a préparé à admettre, 
est bel et bien admis par un grand concile, le 
concile de Ghalcédoine, il faut que Bishop Gore 
s'y résigne. 

A la séance d'ouverture du concile de Ghalcé- 
doine, le légat du pape Léon s'oppose à ce que 
Dioscore prenne séance parmi les évêques : 
« Nous avons, déclare-t-il, entre les mains, des 
instructions [praecepta) du bienheureux et apos- 
tolique évéque de la ville des Romains, lequel 
est le chef de toutes les Eglises, qui est caput 
omnium Ecclesiaimin.. Ou Dioscore sortira. 



40 CATHOLICISME ET PAPAtTÉ. 

OU nous nous retirons * ». Pourquoi les cinq 
cents évêques présents ne protestent-ils pas 
contre ce langage du légat? Mais non, ils ne pro- 
testent pas, ils acquiescent. Le concile fini, et 
fini conformément au programme du pape, ils 
écrivent à saint Léon une lettre synodale où 
ils disent : « Tu es venu jusqu'à nous, tu as 
été pour nous tous l'interprète de la voix du 
bienheureux Pierre. Nous étions là environ cinq 
cents évêques que tu conduisais comme la tête 
conduit les membres ». Ils demandent que le 
28® canon soit approuvé par le pape : « Nous te 
prions d'honorer de ta confirmation cette décision 
(par nous prise), et, de même que nous nous 
sommes pour le bien accordés avec (toi qui es) la 
tête, (nous avons confiance) que la tête consen- 
tira aux enfants ce qui convient ^ » . 

Dans la Declaratio fidei adressée en 1922 
par la E. G. U. ^ au patriarche de Gonstantinople, 
Bishop Gore et ses amis professent que le 
concile œcuménique a dans l'Eglise, une, sainte, 
catholique et apostolique, le pouvoir suprême 
{summam potestatem) * : or, voici un concile 
œcuménique qui déclare avoir pris pour règle 



1. Harduin. Concil. t. II, p. 67. 

2. inter 6. Léon. Episud. XCVIII. Nestorius vers le même temps 
qualifie Léon de « chef des prêtres » (qui revient à caput sacerdo- 
tum), dans une lettre publiée par F. Nau, Livre d'HiràcUde (1910), 
p. 371. - 

3. English Chureh Union. 

k. The Christian East, 1922, juillet, p. 63. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 41 

de sa foi la foi du pape Léon, et soumettre au 
dit pape un canon sur lequel ses légats font 
des difficultés. Quelle déférence le concile œcu- 
ménique met dans sa souveraineté! En réalité, 
le concile est souverain, mais il ne l'est pas 
sans le pape : c'est là l'explication de sa défé- 
rence, et le dernier mot présentement appartien- 
dra au pape, de l'aveu même du concile, et non 
pas seulement de l'aveu de l'évêque de Gonstan- 
tinople. ■' 

Succès sans lendemain, dira peut-être Bishop 
Gore. Non, car le lendemain de Ghalcédoine, ce 
n'est pas le schisme d'Acace, en 484, et la con- 
nivence nouée alors par l'évêque de Gonstan- 
tinople, qu'appuie son empereur, avec les mono- 
physites d'Alexandrie et d'Antioche; le len- 
demain de Ghalcédoine, c'est la fin du schisme 
d'Acace, en 515, et le formulaire que le pape 
Hormisdas impose à la signature des évêques 
de l'Orient à qui il rend la communion. Que 
professe alors cet épiscopat oriental? Que la 
foi catholique s'est conservée toujours imma- 
culée dans le Siège apostolique : « //i sedeapos- 
toUca immaculata est semper catholica servata 
religio ». Que la seule communion valide est 
celle que l'on a avec ce Siège apostolique : 
« ...sequentes in omnibus apostolicam sedem 
et praedicantes eius omnia constituta, spero 
ut in una communione vobiscum, quam sedes 
apostolica praedicat, esse merear, in qua est 



42 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

intégra et vevax christianae religionis soli- 
ditas ». Que quiconque n'est pas en communion 
avec le Siège apostolique est séquestré de la 
communion de l'Église catholique, et n'a pas le 
droit d'avoir son nom récité dans les saints 
mystères *. 

Nous pouvons maintenant reprendre la question 
posée par Bishop Gore : « En se séparant du 
Siège de Rome, en 1054, l'Église d'Orient a- 
t-elle abandonné quelque chose qui ait été de 
son credo à quelque époque que ce soit? » Et 
nous pouvons dire : Oui, le catholicisme grec 
a renié ce qu'il professait au temps du concile 
de Ghalcédoine. 



Un scrupule peut se poser ici, et l'on doit se 
demander si le concile de Ghalcédoine n'a pas 
témoigné au Siège apostolique une exception- 
nelle déférence simplement pour complaire aux 
sentiments qu'il savait bien être ceux de l'empe- 
reur Marcien. 

Je me rassure en considérant que, dès avant 
l'avènement de Marcien (août 450), à un 
moment où règne encore Théo do se II et où 
Théodose II «st prisonnier de la faction d'Euty- 
chès, l'épiscopat grec s'est tourné vers Rome 
pour en appeler du brigandage d'Éphèse à 

1. C. MiRBT, Quellen ziir Geschichte des Papsttums (1901), p. 71. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 43' 

l'autorité du Siège apostolique. On ne connais- 
sait naguère encore que la fameuse lettre d'ap- 
pel à Rome de l'évêque de Gyr, Théodoret : 
on a retrouvé depuis la lettre d'appel de l'évêque 
de Constantinople, Flavien, et de l'évêque de 
Dorylée, Eusèbe. Trois évêques dont celui de 
Constantinople, déposés par un concile d'Orient, 
font appel à Rome ! 

Sans doute, Rome restait la seule autorité 
vers qui ces évêques pussent se tourner, 'étant 
donné qu'ils avaient contre eux Dioscore le tout 
puissant évêque d'Alexandrie, et son concile 
d'Éphèse qui jouait au concile œcuménique, et 
l'empereur Théodose. Mais quel langage tien- 
nent-ils à Rome et mieux encore quel est le sens 
de leur recours ? 

La lettre de l'évêque de Dorylée est un hom- 
mage au « Siège apostolique qui depuis le 
commencement a eu soin et coutume de défendre 
les victimes de l'iniquité, d'aider ceux que les 
factions maltraitaient, de relever ceux qui étaient 
gisants à terre ». Car l'Eglise romaine « a 
un sens droit, une foi inébranlée en Notre- 
Seigneur Jésus-Christ, une charité sincère pour 
tous les frères... ». Ce langage n'est pas pure 
adulation, a écrit M. Harnack en le rapportant, 
et cela n'est pas vrai pour la première fois au 
V® siècle^. 

1. Harnack, Dogmengeschichte, 1. 1 4, p. 496. 



44 CATHOLICISME BT PAPAUTÉ. 

Non, Eusèbe de Dorylée ne tient pas là le 
langage qu'il sait devoir plaire à saint Léon : 
la lettre de Théodoret serait bien plus soupçon- 
nable de complaisance. Mais au fond ce ne sont 
pas ces considérants qui nous importent davan- 
tage : l'intérêt de la démarche d'Eusèbe de 
Dorylée est qu'elle est un libellus appellation 
nis. Eusèbe requiert le jugement du Siège 
romain ; « Vestrae sedis cognitionem poposci ». 
Il conjure le pape Léon, en embrassant ses 
genoux, .de prononcer que la condamnation 
fulminée contre lui par le concile d'Éphèse est 
nulle, et de lui rendre l'épiscopat dont on l'a 
dépouillé. 11 voit dans le pape Léon une potestas 
capable de casser la sentence d'un concile 
d'Orient convoqué par l'empereur et présidé par 
l'évêque d'Alexandrie. 

Rome n'accepte pas qu'une cause jugée à 
Rome soit portée en Orient. Elle entend, au 
contraire, que l'on puisse faire appel au Siège 
apostolique d'un jugement prononcé en Orient, 
et l'Orient a maintes fois fait appel à Rome dans 
ces conditions *. Nous voyons ce point de droit 
observé à l'époque du concile de Ghalcédoine. 
C'est seulement à partir de Photius que la thèse 
a prévalu dans le Kirchenrecht byzantin qu'au- 
cune intervention du pape n'était recevable en 



1. Voyez P. Bernardakis, « Les appels au Pape dans l'Église 
grecque jusqu'à Photius .. Echos d'Orient, 1903, pp. 30-42, 118-126, 
248-257. ^ 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 45 

Orient. Encore faut-il observer que cette thèse 
n'était pas la doctrine du parti stoiidite, je veux 
dire du parti qui avait mené la campagne contre 
les Iconoclastes, lequel professait que le pape 
seul était capable de sauvegarder la liberté de 
l'Église contre l'arbitraire dubasileus *. 

Il faut renoncer à rien comprendre à l'histoire 
de la papauté, si on veut se la représenter comme 
une institution arrivée dès l'antiquité chrétienne 
au terme de son évolution. Le catholicisme a 
connu une grande variété d'expériences, depuis 
le régime que Rome avait donné aux Églises 
de son ressort métropolitain, jusqu'à celui 
qu'elle avait donné aux Églises du vicariat de 
Thessalonique. L'Afrique chrétienne, avant l'in- 
vasion vandale, fut une confédération d'Églises 
groupées autour de l'évéque de Garthage et 
à qui Rome reconnaissait la faculté d'être sui 
iuris. L'Egypte chrétienne était une confédé- 
ration plus étroite, soumise à l'évéque d'Alexan- 
drie avec une rigueur extrême : Rome ne connais- 
sait que l'évéque d'Alexandrie, et jamais elle 
n'eut, au temps d'Athanase ou de Cyrille, à inter- 
venir dans le gouvernement ecclésiastique inté- 
rieur de l'Egypte. Le royaume de Perse, à l'Est 
de l'empire romain, formait une Église étran- 
gère, ramassée autour de son catholicos, et qui 

1. L. Bréhier, « Normal relations between Rome and the Churclies 
oftheEast before the schism of the eleventh century •, Construc- 
tive Quarterly, 1916, p. 665. J. Pargoire, L'Église byzantine de 527 à 
847 (1905), p. 292-295. 



46 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

n'acceptait pas que ses affaires fussent portées 
devant les « pères occidentaux », c'est-à-dire 
l'évêque d'Antioche et son concile. Rome exer- 
çait sur la Catholica qu'elle embrassait dans 
son horizon sa sollicitude, et cette sollicitudo 
impliquait une potestas qu'elle exerçait par un 
droit de regard, par un droit d'intervention, et 
que le plus souvent elle réservait, attendant 
qu'on y recourût comme à un secours. 

Mais, d'une part, quiconque dans la Catholica 
avait souci d'être en communion ayec toute 
l'Église savait que Rome était l'Église avec 
laquelle il fallait être en communion pour être 
assuré d'être en communion avec toutes, et Rome 
était donc l'arbitre de la communion. D'autre 
part, quiconque voulait s'assurer de la foi authen- 
tique, savait que Rome, qui l'avait reçu des 
apôtres Pierre et Paul, en gardait le sûr et pré- 
cieux dépôt, et Rome était donc la norme de la foi. 

Si c'est là l'essence du catholicisme romain, 
Bishop Gore n'a pas le droit de le distraire du 
catholicisme tout court. 

Qu'il ne nous dise pas que nous devons une 
gratitude exceptionnelle au catholicisme grec 
pour nous avoir donné la langue des contro- 
verses. Les controverses n'ont pas fait l'unité 
de l'Église, bien au contraire; le catholicisme 
de Rome, avec son sens de l'ordre, de la commu- 
nion, de la tradition, mérite bien mieux notre 
reconnaissance ; et il est bien dommage que les 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 47 

Grecs n'aient pas compris, ou plutôt aient un 
jour cessé de comprendre, que le Siège aposto- 
lique leur offrait ce qui leur manquait davan- 
tage. 



VI 



Je serai très bref sur la troisième considéra- 
tion de Bishop Gore. L'Eglise romaine est une 
Église d'autorité, et d'une autorité concentrée 
aujourd'hui dans la conscience d'un seul, qui est 
le pape. (J'ai souligné, plus haut déjà, l'impro- 
priété de cette formule.) Or « toute notre âme 
proteste, car ce n'est pas là l'espèce de foi que 
nous trouvons (prescrite) dans le Nouveau Tes- 
tament », où la foi aux faits est « toujours scru- 
puleusement fondée sur le témoignage adéquat 
d'un témoin de première main », et où Notre- 
Seigneur nous met en garde « contre la confiance 
en une autorité purement ecclésiastique ». Dieu 
est toujours par son Esprit dans l'Église, mais 
aucune assurance ne nous est donnée que les 
autorités ecclésiastiques de la Nouvelle Alliance 
ne s'égareront pas, comme se sont égarées les 
autorités ecclésiastiques de l'Ancienne. Par 
contre, Notre-Seigneur, suprême exemple de 
l'autorité, s'est montré très opposé aune méthode 
purement dogmatique : « Il désire franchement 
que chaque homme pense pour lui-même... » Ces 



48 CATHOLICISME ET PAiPAUTé,-^ 

quelques lignes suffisent à indiquer le dévelop- 
pement de Bishop Gore. 

En le lisant, je me rappelais, dans son beau 
livre Belle fin God (1921), les pages où il s'appli- 
que à établir que le récit de la conception virgi- 
nale est chez saint Mathieu un récit de Joseph et 
chez saint Luc un récit de Marie, pour pouvoir 
substituer à l'autorité d'un écrivain sacré, celle 
d'un « témoin de première main » supposé capa- 
ble de fournir un « témoignage adéquat ». Vrai- 
ment, Bishop Gore pense-t-il que la foi aux faits 
se soit à l'âge apostolique imposé cette enquête 
critique, et que personne ne soit devenu chrétien 
simplement en acceptant la foi de la communauté 
des premiers jours, comme il est certain que c'a 
été le cas de saint Paul ^ ? L'Église a été dès le 
premier instant une Eglise d'autorité, et l'homme 
qui réclamait le droit de penser pour son compte 
a porté le nom d'hérétique, nom que lui donne 
saint Paul. 

De même, en écoutant Bishop Gore dénoncer 
« la confiance en une autorité purement ecclé- 
siastique », et rappeler à ce propos la répu- 
gnance que l'Evangile nous inculque pour les 
Pharisiens, je me rappelais les pages que dans 
son livre Belief in Christ (1922), il consacre aux 
définitions des conciles concernant la personne 
du Christ. Pour Bishop Gore, ces définitions, 

1. A.Headlam, st. Paul and Christianity {iQiZ), p. i(n. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 49 

purement négatives, étaient nécessaires; elles 
sont irréprochables en elles-mêmes, bien qu'on 
puisse en abuser ; et en dernière analyse, elles 
autorisent un « légitime agnosticisme ». Il y 
aurait beaucoup à dire sur ces aphorismes, qui 
rappellent ceux du modernisme, sans se confondre 
avec eux ; pour notre dessein, nous ne voulons 
en retenir que la notion d'autorité ecclésiastique 
que Bishop Gore n'arrive pas à éliminer. 

Cette notion d'autorité est plus en relief encore 
dans la Declaratio fidei de la E. G. U. de 1922, 
qui professe que les définitions de foi des conciles 
œcuméniques sont irréformables, astreignent à 
une obligation perpétuelle tous les chrétiens et 
chacun d'eux, et que, si quelque théologien orien- 
tal estime que l'Église anglicane a répudié en quel- 
que point ces définitions, les anglicans entendent 
ne connaître aucune répudiation de cette sorte 
et acquiescent à la foi confirmée par ces conciles. 
On accepte ici comme œcuménique l'autorité que 
l'on rejette ailleurs comme pharisaïque. 

La dernière considération que développe Bishop 
Gore consiste à dire que toute autorité autocra- 
tique devient fatalement une autorité sans scru- 
pule, et que c'a été le sort de la papauté. 

La définition de l'infaillibilité en 1870 en est 
un spécimen, et à l'appui de cette assertion, 
Bishop Gore cite dix lignes de lord Acton résu- 
mant un tract de Dôllinger. On estimera que c'est 
peu pour contester une définition dont ni Acton, 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 4 



50 c^TB[oi,içigiatE ST P4PAPTÉ, 

ni DôUinger, ne connaissaient les termes au 
moment où ils écrivaieiiti. 

Aucun des autres arguraeets dP Bisbop Gpre, 
comme par exemple l'attitude de, Rome envers 
Galilée, n'atteint l'infaillibilité ex cathe^r^ telle 
qu'elle est définie par le concile du Yaticçinr 



* 



Achevoas cette discussion. 

Ne craignons pas die regretter que le patholi- 
cisme romain ait, au cours de tant de siècles, 
souffert tant de pertes. Qu'il serait plug riche 
et plus attirant, s'il comptait encore dans son 
sein et l'Afrique d'Augustin qui a péri trpp tôt, 
et l'Orient qui s'est séparé de luj, et l'Angleterre 
que la Réforme a dévoyée? Il a eu à se défendre 
seul contre les schismes, seul contre le prQtes- 
tantisme, seul contre le modernisme, Il y a pris 
une attitude de défensive, de concentration, de 
rigueur, que son isolement lui imposait. 

Dieu lui réserve-t-il une nouvelle jeunesse? 
Elle lui pourrait venir de la confiance et dn 
retour des Églises séparées qui, jusqu'ici^ se 
sont si omhrageusemPnt enfermées dans leur hos- 
tilité héréditaire. Ce que Je sais bien, c'est que 
l'unité, dont il semble que les Églises séparées 



1. p. Thureau-Dangin, Newman catholique (1912), pp. 202 et 
213. 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 51 

éprouvent présentement la nostalgie, est un 
miracle qui ne s'accomplira pas sans l'Église 
romaine et en dehors d'elle. 

Dieu seul fait les miracles, mais, au témoi- 
gnage de saint Paul, nous pouvons être les aides 
de Dieu (I Cor. m, 9). Soyons-le donc, à quelque 
rang qu'il nous appelle à lui donner notre 
humble concours. Si l'unité institutionnelle doit 
être la dernière à venir, l'unité spirituelle peut 
être tout proche, et nous y collaborons dès aujour- 
d'hui par la sincérité d'un examen comnie celui- 
ci. Saint Augustin a dit en un admirable apho 
risme ', v. Praecidendae unitatis nulla estiusta 
nécessitas » : si nous montrons que des difficultés 
ne sont pas fondées que l'on fait à l'unité romaine, 
nous aurons dénoué quelques-unes des pré- 
tendues nécessités qui servent encore à justifier 
les vieilles ruptures. 

Paris, 10 mars 1923. 



M. KATTENBUSCH 
SUR LE « TU ES PETRUS » 



Il n'est pas possible de ne pas lire sans un vif 
intérêt l'essai que M. Kattenbusch a donné 
naguère sur « le point de jaillissement de l'idée 
d'Église », — dei' Quellort der Kirchenidee^ — 
dans le volume de mélanges ou Festgabe dédié 
à M. Harnack pour le 70* anniversaire de sa 
naissance'. 

Assurément, on pourrait souhaiter que l'exposé 
de M. Kattenbusch fût plus limpide, il ne l'est 
guère, en effet, et la densité de sa pensée est 
presque une gageure. Mais c'est une pensée que 
l'on gagne à examiner de près, quitte à être 
obligé de chercher sa thèse au rebours de son 
exposé. « L'Église, dit-il, à la dernière ligne de 
son mémoire, date vraiment du commencement : 
elle répond à la signification donnée par Jésus de 



1. Festgabe von Faehgenosten und Freundcn A, von, Harnack (1921), 
p. 143-172. 



54 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

son plus profond dessein : elle est la societas 
fldei et Spiritus sancti in cordibus, en même 
temps qu'une societas externarum i^erum ac 
rituum déterminée ». Ces expressions, qui sont 
augustiniennes, caractérisent bien le double 
aspect de l'Église jaâissanie, sans la Caractériser 
pleinement, je crois. Mais combien il est intéres- 
sant de les trouver sous la plume d'uii ei'itique 
aussi étranger au catholicisme historique que 
M. Kattenbusch! 

Car, tout de suite, il nous déclare que ce 
catholicisme historique dont nous nous récla- 
mons ^ c'est-à-dire le catholicisme qu'il appelle 
œcuménique et orthodoxe, ou encore le « catho- 
licisme confessionnel », s'est formé en opposition 
aux; gnostiques et autres séparatismes du second 
siècle : on reconnaît là la théorie de Ritschl, 
reprise et rajeunie par M. Harnack dans son 
Mareion*. M. Kattenbusch tient que cette Kon- 
fessionskircke B. été précédée, préparée par « une 
idée primitive de l'Église », qu'aucune Eglise n'a 
continuée dans son intégrité, dans sa pureté, toute 
Église pour durer devant se défendre, se resserrer, 
s'endurcir. Nous voilà fixés sur la valeur de 
l'organisation dogmatique et juridique du catho- 
licisme. Mais la nouveauté de l'essai de M. Kat- 
tenbusch n'est pas là. 

Elle n'est pas davantage dans l'étude qu'il 

i. A. Habnack, Marcion, eine Monographie zur Geschîehte der 
Grimdlegung der kathoUschen Kirche (1921), p. 230-246. 



dÀïMOLiciàME W$ i^ÀfAtJTÉ. 55 

fait des eiflpldls du mot « Église » dâtis là lilté^ 
fâtiii*ë des pïetliièfès générations chrétiennes. 
Pareille étude avait été faite déjà. La ndllveauté 
de M. Kàttëtibuscli est dàiiS le commentaire (^ù'il 
dôiitiè du Tu es PètHis, 

Oil sait de i^èslé, ëii effet, qtle lé texte fondai 
nieillËtl dé recclésidlogie â été tt-ès attaqué. 
Rêcéfflment M. Hài'flàôk est revénit à là charge, 
âpi'ês bien d'atitrës, et à toulti établit" que lé 
Tiiês PétHts pôHe trace de î'enianiëffients fécdii- 
naîssâbles*. Il ii'y était pàë dit primitivement : 
a Lëë pdi'teê de f ëfifél- ne prévatldr-ont pas contre 
elle j), mais « eôiitre toi », à ëiitèndre daiis le 
sens qtle Pie^fé tie mourrait point. Les mots 
« Stir cette pieri'e Je bâtirai mon Église » seraient 
ùile iiltei'pdlatidn tendanciëtiSe, qui aurait été 
àeedmpâgiiée de là substitution de « Contre elle » 
a ce cdiitfe toi ». M. Hârnàck, très pénétré cdnime 
ôii sait de râctidn de l'Église Romaitie dans là 
chrétienté dès le sêcdiîd siècle (il l'a montré Une 
fois de plus dànâ sdttMài'cion encore), conjecture 
que cette retouche du Tu es Pet?'us aurait été 
exécutée à tiome datis les premiètes années du 
second siècle, avec le dessein de favoriser la 
primauté de l'Eglise romaine. Cette hypothèse 
à soulevé de divers côtés de vives critiques ^. îl est 

.1. À. HARNACK. « fiet SprUCli ùebei* PetrUs als deii Fels der 
Kivclie i, daûs les Sitzangsèerichtc dé l'Acadêtiiie des sciences de 
Bériifl, MB, p. 637-6o4.- 

i. Elle est rëjetée pât Ed. MÉtEiK, ÛrsprUri^ uhd Anfdcnge> ts I 
(1921), p. 112-H3. 



56 CATHOLICISME ET PÀPAUTJB. 

piquant de la voir contredite dans un Festgabe 
dédié à M. Harnack lui-rinême par un critique du 
poids de M. Kattenbusch. 

A la vérité, M. Kattenbusch ne se refuserait 
pas à admettre que le texte primitif a pu porter : 
a Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre 
toi ». M. Harnack, écrit-il, tient cette leçon pour 
parfaitement sûre : il croit pouvoir établir défini- 
tivement que « les portes de l'enfer » ne signifient 
pas autre chose que la mort, et que « contre toi » 
est une leçon qu'impose la logique du contexte * 
et que recommandent des attestations anciennes. 
M. Kattenbusch est très frappé du fait que 
parmi ces attestations se rencontrent celle de 
Porphyre et celle d'Origène^, La promesse faite 
à Pierre qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu 
le retour glorieux du Christ aurait donc persé- 
véré dans la tradition. « Je suis, dit-il, d'accord 
avec M. Harnack. Mais que les mots Et sur cette 
pierre je bâtirai mon Église soient une inter- 
polation, je ne puis l'admettre »> (p. 165). Pour 



1. On en tirera cette conclusion, que M. K. ne tire pas, à sa- 
voir que cette promesse faite à Pierre aurait été fixée par écrit 
avant la mort de Pierre. 

2. M. Kattenbuscii y revient p. 167 et atténue son premier juge- 
ment. « L'expression />or/M<ie l'Enfer ne peut êtrie interprétée avec 
certitude. Porpliyreet Origènepeuventn'être que les témoins d'une 
tradition. Pour un grec, cette expression éveillait la seule idée 
de la mort. De plus, Porphyre, en découvrant dans le texte en 
question la prédiction ou la promesse faite par Jésus à Pierre 
qu'il ne mourrait pas, trouvait là une bonne aubaine pour son 
scepticisme, » Quant à Origène, il put accepter l'bypothèse que, en 
grec, portes de l'enfer était synonyme de mort, et voir là un sens 
qui se prêtait à l'allégorie. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 57 

moi, continue-t-il, il est historiquement et psy- 
chologiquement tout à fait croyable que Jésus, 
au moment solennel de Gésarée de Philippe, a 
manifesté sa volonté d'établir une Eglise de ses 
disciples. 

La difficulté exégétique réside en ceci/-: avant 
la scène de Gésarée de Philippe, il n'apparaît pas 
d'Eglise dans la perspective de l'enseignement 
de Jésus. Sans doute, le Maître a choisi les 
douze, mais, écrit M. Kattenbusch, « ceinombre 
douze peut avoir eu pour lui un sens symbolique 
et avoir représenté Israël, le peuple de Dieu : 
comment donc la compagnie des disciples est- 
elle devenue de peuple une Église » (p. 164)? 
Gela s'est-il fait tout seul, après qu'ils ont eu 
perdu leur maître? Non, « nous avons un texte 
où Jésus manifeste le dessein de fonder une 
Eglise (au futur : Je bâtirai). Ce texte est-il une 
parole authentique de Jésus? Je le crois, encore 
qu'il soit aujourd'hui audacieux, ou peu s'en faut, 
de le dire ». 

D'abord que signifie le mot èxxXYjata ? Ecartons 
les sens grecs que nous pourrions lui donner. Le 
mot èxxXYjata répond ici à l'araméen knischta, 
nous assure M. Kattenbusch sur la foi de M. Well- 
hausen^, et knischta désigne une « assemblée 
de culte, de service divin ». Pourquoi Jésus ne 
pouvait-il pas avoir en vue (notez bien le futur : 

1. J'ai touché à cette question dans mon Église naissante, p. 104. 



M GÀTHOLfGISME BT PAPAUTE; 

Je bâtirai) quelque kriischta de ses disciples,? 
Il pense à cette knischta pour \é temps qui vieii^ 
dra où il lié sera plus parifti eux^ où il leur aura 
été ravi. 11 leiir découvre là passion qui approGhe^ 
il les prépare à cette fin imminente, au-devant 
de laquelleil va et qui sera la consdmriiation de 
sa miÉision. Mais eux, quelle mission les attend 
à leur tour ? 

M. Kattenbusch imagine que la khischta que 
le ëftuveuf a en vue né sera pas nécessairement 
pour les disciples une rupture avec le « Temple » \ 
tout âU plus sera*t-elle une rupture avec 1& 
« Synagogue >> , mais que pouvait être la « Syna» 
gogtiè » désormais jpour eux^ sinon une étrangère 
et une ennemie? Ils seront donc unis dans la fdi 
qUë Pierre vi^nt de confesser^ la foi en la Messia- 
nité dé Jéëus, « Christ fils de Dieu »» Il y a 
plus, c'est à Pierre que Jésus confie cette knisch>^ 
tai « Pierre^ écrit M i. Kattenbusoh, doit être le 
point ferme de la knisbhta de ses disciples^ 
qu'il s'agisse de prier (en commun), de célébrée 
(quelque acte rituel), ou d'interpréter l'Écriture ». 
A Pierre sont confiées les clés. M^ Kattenbusch 
estime que le pouvoir de lier et de délier signi- 
fié que Pierre décidera qui, dans la maison des 
disciples, peut être admis ou doit être repoussé^ 
« et il faut en conclure qu'il pense à quelque 
chose comme une organisation » (p. 166)» 

Je ne fais que rapporter les vues de M. Kat- 
tëôbtisch, et îiia {Jêliééé ïi'êSl ]^&è dé |)rôfjôsër 



aôfi exégèée dottitiie si elle noua dôtiliiait le seiië 
définitif enfin découvert de la pât*ole dé Jésus à 
Piefrë. Sachons gré âM» Kàtténbùâch de défendre 
rautheniicité et l'intégrité de ce texte ;- de n'être 
pas des exégètes quij pôut* défendre cette àtlthèn^ 
tidité et dette intégrité j vident le texte de toute 
idée ecclésiôlôgique ; enfin de ne pââ craindre 
de donner à Piei're une mission qui implique 
pHfiiâuté et âutoiitéi II n'est pas douteux, par 
âiïîeûrë^ qtië pour M. Kattenbusch cette mission 
est limitée par uUe eschatologie à courte 
échéance* En toute hypothèse, l'exégësedeM; Kât- 
ténbuâch ne laissera pas d'être utilisable et 
instructive. Là longue noté des p. 167-168 mérite 
en particulier d'attirèl* l'attention. 

Et mol Je te dis tî*aduit >tâYw M ûti Xsfw. Nous 
sommes habitués! à ne voir là qu'une transition. 
Ou petit penser, au contraire, que Jésus fait 
allusion à un surnom déjà donné à Simon, et à Un 
jeu dé mots familier aUx disciples ses compa- 
gmtiê : Moi aussi je të dis : Pierre tu es pierre. 
Alttsi parlaient lés apôtres, quaud ils parlaient 
de Simon, et Jésua fait comme êuX. Mais aussitôt 
la pensée rebondit : Et sur cette pierre, je bâti'* 
rài. Dès lors le surnom Pierre dévient, comme 
lé surnom ChHst pour Jéstis^ l'expression qui 
qualifie là mission de Simon, l'investiture dont 
son maître l'honore. M. Rattèubusch ne veutpàâ 
voir là que JésUs promette â Pierre uue mis- 
sion dé il gouverueittént âU Seûs juridique », 



60 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

une présidence; du moins consent-il à dire que 
Jésus « a la confiance que Pierre sera la réserve 
spirituelle et l'autorité légitime de la knischta n. 

Pierre sera le portier, il sera le gardien de la 
maison; il décidera qui peut franchir la porte, 
donc entrer dans le royaume de Dieu, et qui ne 
le peut pas : « Jésus a une confiance absolue 
dans son jugement ». Les mots : Ceque tu lieras.. . 
peuventn'étrequ'unredoublement de l'affirmation 
Je te donnerai les clés...^ et s'interpréter : Ce 
que tu lieras (à la knischta) sera dans le ciel 
reconnu (par Dieu comme appartenant à la 
communauté messianique). Délier aura le sens 
de détacher, renvoyer, exclure. L'épisode du 
centurion Corneille dans les Actes des Apôtres 
serait une confirmation de cette vue. 

M. Kattenbusch n'est pas sans avoir senti ce 
que son interprétation a d'arbitraire. Use protège 
contre les hommes du métier, Wellhausen par 
exemple, qui souligne que Pierre ne recevra pas 
la clé, mais les clés : Pierre ne sera donc pas le 
portier, mais le majordome. D'autre part, le même 
Wellhausen estime que lier et délier s'entend 
des docteurs de la Loi qui décident de ce qui est 
permis et de ce qui est défendu : Pierre, pour 
interpréter la Loi, aura une autorité dont son 
Maître l'investit, il décidera en son nom. Nous 
retrouvons avec Wellhausen l'exégèse classique. 

En toute hypothèse, le rôle promis à Pierre 
est celui d'un protagoniste, puisque ce rôle est 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 61 , 

promis à lui seul, et fait de lui celui à qui appar- 
tient la décision. M. Kattenbusch peut écrire : 
« Pierre doit avoir réellement possédé une auto- 
rité particulière ». Il trouve une confirmation de 
cette conclusion dans le texte dé l'épître aux 
Corinthiens (I Cor. xv, 5 et suiv.) où saint 
Paul rappelle les apparitions du Christ ressus- 
cité : pour Paul, « toutes les autorités de VEccle- 
sia attestent la résurrection du Christ, et Pierre 
lui apparaît là comme la première, cQmme la 
plus considérable ». 

Revenons à la knischta que Jésus a annoncé 
qu'il bâtirait sur Pierre. M. Kattenbusch se 
demande « si, à quel moment, et comment » 
Jésus a accompli sa promesse et « fait de ses 
disciples une IxxXYjaia ». Sans doute, le cercle 
de ses disciples en était une déjà, dans un cer- 
tain sens, et pourtant c'est à ce cercle de disciples 
qu'il promet de bâtir ce qui dans sa pensée 
n'est pas encore bâti. Dirons-nous, demande 
M. Kattenbusch, qu'il y a renoncé, ou que la 
mort l'a surpris? Non, répond-il, et hardiment 
il pose en thèse que « la cène fut l'acte de fonda- 
tion de l'èxxXYjffta » (p. 168). 

M. Kattenbusch, en effet, ne souscrit pas à 
l'exégèse qui voudrait voir dans la dernière cène 
une « improvisation » inspirée au Maître par 
l'émotion du moment, et rien d'une institu- 
tion comportant la réitération de l'acte posé : 
« Celui, écrit M. Kattenbusch, qui tient pour 



62 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

autUfsQtique la parole Je bâtirai mon Eglise, 
estimera au moins VFaisemblable que Jésus, au 
plus tard dans ce soir (de la dernière cène), a 
fait et prescrit quelque chose comme sa der- 
nière volonté, quelque chose qui organisait ses 
disciples » (p. 169). Notons le relief donné par 
M. Kattenbuseh au verbe bien germanique 
organisieren. La difficulté est que le Maître 
n'en dit rien. Cette difficulté n'arrête pas 
M. Kattenbuseh : << Jjes disciples, écrit-il, ont eu 
le sentiment du sens de son acte, (le sentiment) 
de ce qu'il leur léguait ». 

Ces disciples (disons : les apôtres) recevaient 
là de Jésus « un legs qui devait les faire se 
souvenir de lui et par une contrainte intime les 
maintenir fermement en contact avec lui et entre 
eux ». Ge pain, ce vin, c'était lui, son corps, 
son sang, et son corps donné pour eux, son 
sang versé pour eux : ils se partageaient ce pain 
après l'avoir rompu, ils buvaient à tour de rôle 
à la même coupe. Nous dirions : La communion 
était instituée au corps et au sang du Christ, 
l'agneau de la nouvelle Paque, mais aussi bien 
la communion des apôtres entre eux, l'Église. 

Que retiendrons»nous de l'essai de M. Katten- 
buseh? Avant tout son plaidoyer pour l'authenti- 
cité de la parole oc Sur cette pierre je bâtirai 
mon Église ». Il a raison de dire qu'il ne faut 
mettre ni trop, ni trop peu, dans le mot Église, 



CÂTHOLieiSHE BT PAPAUTÉ. ' 63 

tel qu'il est prenoneé là par le Sauveur, et aaas 
doute est-ce y mettre trop peu que d'y trouver 
seulement une assemblée de culte analogue aux 
assemliilées que célébraient les synagogues 
juives. Une knisehta fiinsi comprise n'a pas 
besoin pour subsister d'être bâtie sur Pierre, et 
que Pierre ait les clés du royaume des cieux et 
le pouvoir de lier et de délier. Les propiesaes 
faites à Pierre ne sont pas proportionnées à 
l'humilité de la knisehta. Mais on devine que 
M. Kattepbusch construit sa knisehta pour y 
abriter la réitération de la cène. 

Le lien que veut mettre M. Kattenbuseh entre 
l'Église et la cène n'est pas illusoire : il est très 
vrai que la fraction du pain a été dès la pre^ 
mière heure l'acte autour duquel se réunissait la 
communauté chrétienne : c'est à la fraction du 
pain que l'on se comptait. Elle sera le foyer ep 
chaque Eglise, la raison d'être de la hiérarchie 
naissante et de l'initiation baptismale : le mot 
communion servira à désigner à la fois la partici- 
pation au sacrement du corps et du sang du 
Christ, et l'appartenance à son Eglise. Saint 
Augustin a mis à maintes reprises en une vive 
lumière cet aspect de l'eucharistie, « signum 
unitatis, vinculum caritatis ». Le pécheur ou 
l'hérétique que l'Eglise rejette de son sein sera 
un excommunié. Le Sauveur aurait pu dire : « Sur 
la fraction du pain je bâtirai mon Eglise ». 

Cependant, il ne l'a pas dit, mais il a dit à 



64. CATHOLICISME BT PAPAUTÉ./ ;: 

Simon : « Tu es Pierre et sur cette pierre (que 
tu es) je bâtirai mon Église », donc une knîsehta 
où Pierre aura une mission à lui, qu'il n'a évi- 
demment pas à la cène, et pas davantage dans 
la fraction du pain des premiers jours. On ne se 
laissera donc pas persuader par M. Kattenbusch 
que Jésus a réalisé à la dernière cène ce qu'il 
avait promis à Simon. 

L'Église est une communion, oui certes; elle 
est une societas fidei et Spiritus sancti in 
cordibus, oui encore ; et en même temps elle est 
une société visible et organisée, societas externa- 
rum j^erum ac rituum; mais elle possède une 
autorité qui lie et délie, une autorité (jui décide 
chaque fois qu'une décision est nécessaire, et 
qui décide au nom du Christ, M. Kattenbusch 
l'a bien entrevu, mais il semble en avoir été un 
peu effrayé. 



( 

RÉPONSE A UNE LETTRE 

DE F. W. PULLER 



Vénéré et cher Monsieur PuUer, 

Je suis très reconnaissant à M. Portai de 
m'avoir fait tenir votre lettre du 21 juin, et je 
suis très touché de tout ce que vous me dites 
dans cette lettre de trop bienveillant. 

Dans mon article de la Revue des jeunes du 
10 avril, vous avez relevé le passage qui con- 
cernait votre savant livre The primitive Saints 
and the see of Rome, et où je disais que vous 
vous étiez appliqué à mettre en tout son relief 
le schisme d'Antioche (361-398) et le schisme 
d'Acace (484-519), en « ne disant pas un mot du 
pape Innocent, du pape Gélestin, du pape Léon ». 
Vous me répondez que, si je consulte l'index de 
votre livre, je trouverai que vous avez « nommé 
chacun de ces trois papes en divers passages ». 
Je m'empresse de lé reconnaître. 

Il reste vrai cependant que vous avez tiré 

CATHOUCISUE £T PAPAUTÉ. 5 



66 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

tout l'avantage que vous estimiez être en droit 
de tirer du schisme d'Antioche et du schisme 
d'Acace, et que vous avez sacrifié celui que nous 
sommes en droit de tirer de la période qui va de 
l'affaire de saint Jean Ghrysostome en 404 au 
concile de Ghalcédoine en 451. 

Vous me dites dans votre lettre : « Au sujet 
des relations du pape Gélestin avec le concile 
d'Éphèse et du pape Léon avec le concile de 
Ghalcédoine, vous trouverez quelques mots à la 
page XXXII de mon livre. Dans une note mar- 
ginale que j'ai ajoutée en 1900, et qui se trouve 
sur cette page, j'ai prié mes lecteurs de se référer 
à certains écrits du D' Bright, où il discute avec 
beaucoup de science les relations de ces deux 
papes avec les deux conciles... Il me paraissait 
inutile de refaire en 1900 ce que la plume magis- 
trale du D' Bright avait fait d'une manière si 
satisfaisante en 1896 et 1899 ». G'est à merveille, 
mais cela confirme bien que vous avez laissé 
de côté deux séries de faits de la première moitié 
du v° siècle qui ne revenaient pas à votre thèse, 
à savoir que « la communion avec le siège de 
Rome n'est pas une condition nécessaire pour 
être membre de l'Eglise catholique ». 

Pour le pape Innocent, vous me dites que j'ai 
spécialement en vue « le recours de saint Jean 
Ghrysostome à Rome et l'action du pape Innocent 
en réponse à ce recours ». Vous ajoutez : a Eh 
bien, si vous voulez avoir la bonté d'examiner la 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 67 

page 481 de mon livre, vous trouverez que j'y ai 
dit quelques mots au sujet de la lettre que saint 
Ghrysostome a adressée aux évêques italiens 
qui occupaient des sièges métropolitains, c'est-^à- 
dire saint Innocent de Rome, saint Vénère de 
Milan et saint Ghromace d'Aquilée... La même 
lettre est adressée à tous les trois. Dans cette 
lettre, saint Ghrysostome ne fait aucun appel 
à un tribunal supérieur ;. il avait déjà fait son 
appel à un concile œcuménique, et saint Innocent 
dans sa réponse reconnaît que le rassemblement 
d'un concile œcuménique devrait être arrangé. 
Il a fait de son mieux. Il a écrit aux empereurs, 
mais sans résultat. Tous les trois métropolitains 
ont assuré saint Ghrysostome qu'il continuait à 
être dans leur communion, et tous les trois ont 
répudié la validité des actes du pseudo-synode 
du Ghêne. Dans l'année 406, saint Ghrysostome 
a écrit des lettres de remercîment à Innocent, 
Vénère et Ghromace » . Vous concluez : « Ge sont 
les raisons qui m'empêchent de regarder cet inci- 
dent dans la vie de saint Ghrysostome comme un 
argument en faveur des prétentions papales ». 

Il est très exact que la question est traitée en 
quinze lignes de la page 481 de votre livre : c'est 
peut-être peu, et vous ne m'en voudrez pas d'y 
revenir. 

Que la lettre adressée par saint Jean Ghrysos- 
tome au pape Innocent, en 404, soit adressée 
(la même) à l'évêque de Milan et à^i'évêque 



68 CATHOLICISME ET PAPJkUTÉ. 

d'Aquilée, encore que l'on y puisse faire quelque 
difficulté, je le concède. Je suis même porté à 
conjecturer qu'elle dut être adressée à bien 
d'autres métropolitains d'Occident, car, en 406, 
en même temps qu'il écrit pour le remercier à 
l'évêque de Milan, nous voyons saint Jean 
Chysostome remercier l'évêque de Garthage, 
l'évêque de Salone, d'autres encore dont nous 
ignorons les sièges, comme Maximus et Asellus. 
A s'en rapporter à l'usage, ces diverses lettres 
durent être transmises de Rome à leurs desti- 
nataires. 

Que saint Jean Ghrysostome, en écrivant en 
Occident, n'ait fait appel à aucun tribunal supé- 
rieur, puisqu'il avait fait appel à un concile œcu- 
ménique, je le concéderai encore. Il se tourne 
vers l'Occident, il demande le secours des 
évêques d'Occident. Il demande expresséinent 
que l'on tienne pour nulle (provisoirement) la 
sentence du concile du Chêne, qui l'a déposé. Le 
pape Innocent entre parfaitement dans ses vues. 
Il s'agissait en effet de juger si la sentence 
prononcée contre saint Jean Ghrysostome par le 
concile du Chêne était ou n'était pas inique : 
l'évêque de Rome aurait pu en décider, comme 
il avait fait jadis, dans des cas analogues, pour 
Eustathe de Sébaste, comme il fera plus tard pour 
Théodoret de Cyr ou pour Eusèbe de Dorylée : 
mais il pouvait aussi s'en remettre à un concile 
par lui accepté et où il serait présent ou repré- 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 69 

sente, un concile qui réunirait l'Orient et l'Oc- 
cident, comme avait été (au moins dans le plan 
du pape Jules) le concile de Sardique appelé à 
juger saint Athanase, comme devait être le con- 
cile d'Italie par lequel un moment saint Léon 
songera à faire juger la cause de Flavien. Saint 
Jean Ghrysostome a demandé un concile œcu- 
ménique : on ira au concile. 

Les précédents voulaient que le prince con- 
voquât le concile quand il devait être œcuménique, 
et y invitât les évêques. Le pape Innocent profite 
de la présence de l'empereur Honorius à Rome 
pour obtenir de lui qu'il intervienne auprès de 
l'empereur Arcadius son frère. Et, en effet, 
Honorius écrit à Arcadius que les deux partis, 
c'est-à-dire, soit saint Jean Ghrysostome, soit ses 
adversaires, ont envoyé des députés à l'évêque 
de Rome et aux évêques d'Italie, que l'affaire 
requiert un concile commun de l'Orient et de 
l'Occident : il presse pour que le concile soit 
convoqué. 

11 est clair que, si l'on compte sur l'Occident, 
Rome est le centre où tout de suite l'affaire de 
Gonstantinople aboutit : on en réfère à Rome, on 
veut avoir Rome pour soi, et, comme dit Tille- 
mont, « ceux qui aimoient l'Eglise avoient recours 
à celui qui estoit chargé de veiller sur tout le 
troupeau de Jésus Ghrist et de procurer partout 
l'observation de la discipline et des saints 
canons ». C'est le pape Innocent qui, l'Occident 



70 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

étant unanime avec lui, prend la cause de saint 
Jean Ghrysostome en mains. 

C'est lui qui écrit au clergé de Gonstantinople 
resté fidèle à l'évêque exilé, etlui exprime l'espoir 
qu'il met dans le concile projeté. Dans cette 
même lettre, il se déclare absolument pour 
saint Jean Ghrysostome, et ne veut reconnaître 
aucun des évêques intrus par ses ennemis. Il 
agit à Ravenne auprès d'Honorius, Ghromace 
d'Aquilée en fait autant, de même les évêques 
d'Italie réunis en concile (a Rome?) : ils sont 
d'accord pour demander un concile œcuménique 
à réunir à Thessalonique. Honorius prie le pape 
Innocent d'envoyer cinq évêques accompagnés 
de deux prêtres et d'un diacre de Rome, en 
légation à Gonstantinople, pour porter la lettre 
par laquelle l'empereur presse Arcadius de 
réunir le concile à Thessalonique. On sait quel 
accueil brutal Arcadius réservait à ces légats. 

Evidemment, le pape Innocent n'a rien obtenu 
de l'empereur Arcadius, mais il a pris fait et 
cause pour saint Jean Ghrysostome, sans attendre 
le concile œcuménique qui devait prononcer, et, 
quand saint Jean Ghrysostome a été mort j il a mis 
cette condition à la communion de Rome avec 
Gonstantinople, Antioche, Alexandrie, que le 
nom de l'évêque déposé et exilé serait replacé 
dans les diptyques, ce qui était exiger le désaveu 
du concile du Ghêne. C'est l'acte le plus signi- 
ficatif de la courageuse et si honorable conduite 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 71 

du pape Innocent : il tient tête à l'empereur de 
Gonstàntinople, il tient tête aux trois plus grands 
sièges d'Orient, et ceux-ci finissent par céder 
à son intransigeance, loin de professer qu'ils 
n'ont pas besoin de sa communion pour appar- 
tenir à l'Église catholique. 

Vous me dites que vous ne voyez pas là un 
argument en faveur des prétentions papales. 
On peut, j'espère, n'être pas de voire avis, et 
voir là au contraire un fait aussi capital que 
celui du recours à Rome de saint Athanase qui a 
donné occasion au concile de Sardique : le recours 
de saint Athanase et le recours de saint Jean 
Ghrysostome sont les deux faits qui ont accrédité 
la maxime attestée à Gonstàntinople par Socrate 
et Sozomène, vers 440, qu'il n'y a pas de sentence 
définitive sans l'assentiment dël'évêque de Rome, 
maxime qui semble être l'exacte confirmation du 
Causa finita est prononcé à propos du pape 
Innocent par saint Augustin, en 417. 

Je n'ai pas sous les yeux le livre de M. Bright, 
mais j'ai celui M. William Ernest Beet, The rise 
of the papacy (1910), et j'y trouve sur le pape 
Innocent une page de conclusion d'un sens histo- 
rique qui n'est pas sans justesse : v This great 
prelate, dit-il, was something more than a 
bishop, something more even than Patriarch of 
the West, and it seems therefore both désirable 
and not incorrect to speak of the papacy, in its 
earlier form, as beginning with Mm » (p. 60). 



72 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

Vous voyez coiiamé les faits qui vous semblent 
incapables de justifier ce que vous appelez les 
prétentions papales sont ceux où M, Beet, qui 
certes n'est pas un catholique romain, découvre 
la première manifestation de la papauté. Et je 
crois qu'un historien sans parti pris estimera que 
la papauté (je n'attache pas d'importance au mot, 
mais à la chose) n'a pas attendu le pape Innocent 
pour se faire sentir dans l'histoire de l'Église. 

A mon tour je vous prie d'excuser la longueur 
de cette lettre, et vous demande de croire au prix 
que j'attache à la science de votre livre The pri- 
mitive saints and the see of Rome, tout en 
regrettant que vous ayez fait parmi les « primi- 
tive saints » plus de place au schismatique 
Acace qu'à saint Jean Ghrysostome. 

Veuillez trouver ici mes respectueux et bien 
sympathiques hommages. 

Paris, 5 Juillet 1923. 



RÉPONSE A M, GLUBOKOVSKY 



En réponse à mon article paru en français dans 
la Revue des jeunes du 10 avril 1923, et en 
anglais dans les Blackfriars de juin suivant, 
M. le prof. Glubokovsky a donné à la revue londo- 
nienne The Christian East de novembre 1923 un 
article d'une noble tenue intitulé « Papal Rom and 
orthodox East ». Je ne pouvais avoir un contra- 
dicteur plus compétent et plus distingué que 
l'ancien professeur de l'académie ecclésiastique 
dePétrograd, aujourd'hui professeur à l'académie 
ecclésiastique de Sofia, et bien connu parmi nous 
historiens pour son Saint Théodoret évêque de 
Cyr (1890), le meilleur livre que l'on ait sur ce 
beau sujet, au jugement de M. Harnack. 

M. Glubokovsky m'accorde que je m'établis 
sur le terrain des faits, et ce terrain nous est 
heureusement commun. Nous abordons les faits 
avec la même méthode. Mais il nous arrive de ne 
pas en donner toujours la même interprétation. 
M. Glubokovsky ne sera pas surpris que je 

1. Paru dans The Christian East, février 1924. 



74 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

défende l'interprétation que j'ai proposée, et dont 
je voudrais lui montrer qu'elle est légitime, 
sans y mêler de controverses confessionnelles. 

En se séparant du Siège de Rome, en 1054, 
l'Eglise d'Orient s'est-elle trouvée, en ce qui con- 
cerne l'autorité de saint Pierre considérée comme 
se perpétuant dans l'Eglise de Rome, aban- 
donner quelque chose qui aurait été antérieure- 
ment et un temps de sa doctrine? A cette question 
Bishop Gore répond : Non, le catholicisme grec 
n'a pas professé une telle doctrine. Et M. Glubo- 
kosvky rappelle que j'ai répondu : Oui, le catho- 
licisme grec a répudié ce qu'il acceptait au temps 
du concile de Ghalcédoine. M. Glubokovsky, 
quant à lui, abonde dans le sens de Bishop Gore. 

Tenons-nous à la question ainsi posée. 



I 



M. Glubokovsky me prête cette présupposition 
que « la papauté dans sa présente forme est 
entirely îdentical avec celle de l'époque des sept 
conciles œcuméniques ». J'ai à peine besoin de 
dire que cette affirmation massive n'est pas de 
mon cru. L'identité de la papauté à travers les 
siècles, comme de toute la constitution divine de 
l'Eglise, doit être entendue en fonction de la loi 
du développement, d'abord. Et il faut en outre 
soigneusement distinguer ce qui appartient à la 



CATHOLICISME BT PAPAUTÉ. 75 

constitution divine de l'Église de tout, ce qui est 
institution ecclésiastique contingente, comme les 
provinces, les métropoles, les patriarcats, les 
concordats, le sacré collège, etc. 

M. Glubokovsky a raison de dire cependant que 
nous nous appliquons à mettre en lumière « les 
divers faits historiques qui affirment la primauté 
unique et exclusive du pape »,et que de ces faits 
le premier est que « les orientaux ont plus d'une 
fois appelé au siège romain où pareils appels 
étaient juridiquement examinés et où des déci- 
sions d'autorité étaient promulguées à leur sujet». 
M. Glubokovsky a raison encore de dire que 
nous inférons d'appels de cette espèce que l'évê- 
que de Rome était censé posséder, et ne doutait 
pas de posséder, une compétence qui s'étendait 
a toute la catholicité et qui se rattachait à une 
prérogative héritée de l'apôtre Pierre. 

Le second fait serait « la primauté dogmatique 
des papes, pour autant que tous les conciles œcu- 
méniques étaient des expressions de la volonté 
papale et recevaient des papes seuls leur pou- 
voir universel obligatoire dans l'Église». Je tiens 
à faire remarquer à M. Glubokovsky que je ne 
me suis pas arrêté à considérer ce second fait. 

II 

Les appels ont fait l'objet d'une étude du 
P. Bernardakis (1905) que j'ai citée, parce qu'elle 



76 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ, 

est la plus complète que nous ayons, encore 
qu'elle pourrait être reprise et approfondie. Il 
conviendrait, de plus, de distinguer avec soin les 
appels qui s'adressent à l'Occident des appels 
qui s'adressent au Siège apostolique en tant que 
tel. Mais pour tant qu'on insiste sur cette distinc- 
tion, il reste que, au v^ siècle et jusqu'à l'époque 
de Photius, des appels sont adressés d'Orient à 
l'évêque de Rome qui est saisi de jugements 
prononcés en Orient pour qu'il les revise. J'ai cité 
l'exemple caractérisé de l'appel formé contre les 
sentences du brigandage d'Ephèse de 449 par 
l'évêque de Gonstantinople Flavien, par l'évêque 
de Gyr Théodoret, . par l'évêque de Dorylée 
Eusèbe. J'aurais pu citer un exemple tout aussi 
caractérisé, celui de l'évêque d'Ephèse Iddua, en 
437, accusé devant l'évêque de Gonstantinople et 
son concile, jugé et innocenté par ce tribunal, 
poursuivi alors à Rome par ses accusateurs, et le 
pape Xystus confirmant la sentence de Gonstan- 
tinople. 

M. Glubokovsky reconnaît que ces appels sont 
des faits incontestables, mais il s'applique à leur 
enlever toute valeur canonique. Les appelants 
sont des « individus qui ont subi de graves 
dommages et qui cherchent un rétablissement de 
leurs droits » ; ils appellent à Rome « parce qu'ils 
n'ont pas d'autre moyen valable, les autorités de 
l'Orient se trouvant être, dans l'occasion, leurs 
ennemis et leurs persécuteurs »; ils exaltent 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 77 

l'autorité du pape « pour assurer à leur profit 
spécial plus d'importance au verdict du pape ». 
Concédons! Mais quand M. Glubokovsky con- 
clut: Ges appels « n'étaient ni constitutionnels, ni 
réguliers, mais extraordinaires et sporadiques », 
nous avons le droit de lui dire : Sporadic, oui ; 
extraordinary, oui encore, car enfin bien des 
orientaux qui auraient pu appeler à Rome des 
sentences injustes de l'Orient, s'en sont abstenus ; 
mais neither constitutional nor regàlar, non. 

Sans doute, aucun canon oriental ne prévoit 
ces appels, à l'exception des canons de Sardique 
qui ne sont ni œcuméniques, ni orientaux, encore 
que saint Athanase y ait collaboré. Mais aucun 
canon oriental, jusqu'à Photius, n'a interdit ces 
appels. 

Nous avons la preuve que, à Gonstantinople, 
autour de 440, on les tenait pour réguliers, 
puisque, à propos du recours à Rome de saint 
Athanase déposé par les ariens, les deux histo- 
riens grecs, tous deux hommes de loi, tous deux 
de Gonstantinople, Socrate et Sozomène, ce 
dernier bien en cour auprès de l'empereur 
Théodose II, déclarent que c'est une loi ecclé- 
siastique que soit invalide tout ce qui est prononcé 
contre la volonté de l'évéque de Rome : My) 
Ssîv 'jcapà "^stii^ti^ Tou siciaxoTûou 'Pwjayjç xavovi^ew 
Taç kv.yCKridai; *. Si, comme le suppose M. Har- 

1. SOCHAT. H. E, II, 17. Voyez mou siège apostolique, p. 411-416. 
Voyez dans B. Lsib, Rome, Kiev et Byzance à la fin du xi« siècle (1924), 



78 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. > 

nack*, cette règle a été formulée par le pape 
Jules, combien il est remarquable que, cent ans 
plus tard, elle soit mentionnée comme un canon 
organique de l'Église par les deux historiens 
grecs de l'Église du temps de Théodose II! 

Veut-on une autre preuve PEustathe de Sébaste, 
déposé en 357 par un obscur concile de Mélitène, 
déposé une seconde fois avec plus d'éclat par les 
ariens réunis à Gonstantinople en 360 autour de 
Constance II, vient à Rome en 366, se fait rétablir 
par le pape Libère, et revient en Orient avec la 
lettre qui le rétablit : saint Basile, de qui on tient 
le fait [Epist. cclxiit, 3), ne trouve rien là que 
de régulier. 

M. Glubokovsky insiste. Si, dit-il, les sentences 
d'appel prononcées à Rome avaient été souve- 
raines, définitives, « il n'y aurait pas eu lieu soit 
de les reviser, soit de les approuver » . Or dans 
le cas de Théodoret, nous voyons le pape Léon 
relever l'évêque de Gyr de la sentence fulminée 
contre lui par le brigandage d'Éphèse, puis, 
« toute l'affaire fut soumise à un contrexamen 



ce qui est cité du Nomocanon de saint Métliode, et notamment ceci : 
« A cause de sa primauté, le pontife de Rome n'est pas obligé de 
se rendre à tous les saints conciles oecuméniques, mais sans sa 
participation, manifestée par l'envoi de quelques-uns de ses subor- 
donnés, tout concile œcuménique est inexistant, et c'est lui-même 
qui ratifie ce qui a été décidé dans le concile. S'il y a quelqu'un 
qui paraisse opposé à ce que nous disons, qu'il veuille bien exa- 
miner ce que le même très saint pape Léon écrivait à Marcien 
et à Pulcbérie de pieuse mémoire, ce qu'il écrivait aussi à l'évêque 
de Gonstantinople déjà nommé Anatole, et il sera convaincu de 
la vérité de ces choses >. Op. cit. p. 39i 
1. Dogmengesehichte, t. II*, p. 108, 



GATHOLIâISME ET PAPAUTÉ. 79 

par le concile de Ghalcédoine, qui, seul, rétablit 
Théodoret ». 

L'argument développé là n'est pas nouveau, 
car déjà Bossuet tire parti de cette sorte de revi- 
sion par le concile d'une sentence prononcée par 
le pape {Gallia orthodoxa, III, 18). En fait, les 
magistrats, qui d'ordre de l'empereur forment le 
bureau du concile, à Ghalcédoine, invitent Théo- 
doret à prendre séance, parce que, déclarent- 
ils, « le très saint archiévêque Léon lui a rendu la 
dignité épiscopale et que le très divin et religieux 
empereur a ordonné qu'il prenne part au concile ». 
Donc Théodoret est en règle. Mais son entrée 
soulève un tumulte. Les évèques de la faction de 
Dioscore (Egypte, Illyricum, Palestine) deman- 
dent son expulsion, sous prétexte qu'il est favo- 
rable à Nestorius.LesévêquesdePont, de Thrace, 
d'Asie, manifestent en sens contraire et crient : 
« A la porte Dioscore l'assassin! » Le bureau 
supplie les évêques de s'apaiser, et pour concilier 
les deux factions décide que Théodoret prendra 
place au banc des accusateurs, et le calme revient. 
En somme, le bureau consent à ce que le cas de 
Théodoret soit réservé, non qu'il soit douteux, 
mais parce qu'il y a contre Théodoret une faction 
qui ne désarme pas. A la VHP session, Théodoret 
est requis d'anathématiser Nestorius, et il s'exé- 
cute. Le bureau prononce alors : « Tout doute 
est levé au sujet du très théophile Théodoret, 
puisqu'il a anathématisé devant nous Nestorius, 



80 CATHOLICISME ET? PAPAUTÉ. ^ r 

et qu'il a été reconnu par le très théophile et très 
saint archiévêque Léon de la vieille Rome... Il ne 
reste plus à votre piété qu'à prononcer que Théo- 
doret doit recouvrer son Église, ainsi que le très 
saint archiévêque Léon a jugé ». Les acclamations 
éclatent qui approuvent la proposition du bureau : 
« Théodoret est digne de son siège ! Nombreuses 
années à l'archiévêque Léon ! Après Dieu, Léon a 
jugé ! » Peutron dire après cela que « The whole 
affair was submitted for re-examination at the 
council of ChalcedoUf ivhich^ alone, reinstated 
Théodoret »? C'est une exagération manifeste. 
On a accordé à une faction du concile, la faction 
qui était solidaire du brigandage d'Éphèse, que 
Théodoret rendrait raison de son orthodoxie : 
les légats du pape n'ont pas fait difficulté d'ac- 
corder cette satisfaction à la minorité du concile, 
nous ne pouvons être plus difficiles qu'eux. 

M. Glubokovsky poursuit : « L'Église est 
reconnaissante aux papes des services historiques 
qu'ils ont rendus au christianisme, mais faire 
de ces services un droit de domination dogma- 
tique sur toute l'Église serait une usurpation... 
Si P. Batiffol s'en rapporte au style trop déférent, 
et même servile, des appels de l'Orient à Rome, 
on doit distinguer entre ce qui est convention et ce 
qui est dogme, et ne pas mettre le premier élément 
au rang du second ». M. Glubokovsky a raison de 
dire que dans telles lettres d'appel d'orientaux à 
Rome il y a des termes d'une déférence sujette à 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 81 

caution. Bishop Gore, dans l'article qu'il a écrit 
sur saint Léon pour le Dictionary of Christian 
biography, dit que Théodoret met très en relief 
la primauté du Siège de Rome, mais qu'il ne 
fonde pas cette primauté sur les prérogatives 
« (jui servent à saint Léon à fonder saiprimacy ». 
C'est une observation de valeur. Je ne pense 
pas que nous devions tirer parti, nous catholiques 
romains, des déclarations éloquentes, mais ina- 
déquates, de lettres comme celles de Théodoret, 
de Flavien, d'Eusèbe de Dorylée, pas plus que 
des déclarations de Nestorius exaltant le pape 
saint Léon, u le Siège de saint Pierre et l'hon- 
neur apostolique », dans son Livre d'Héraclide^. 
Pareilles déclarations sont intéressées. Ce qui 
compte, la seule chose qui compte, c'est l'appel. 

Car l'appel suppose à Rome une compétence, et, 
supposé que les orientaux ne se fassent pas de 
cette potestas une idée aussi nette que les occi- 
dentaux, que les Romains, encore est-il qu'ils 
y recourent et contre qui? contre des conciles 
d'Orient comme le brigandage d'Ephèse (ce nom 
de c< brigandage » lui a été donné par saint Léon 
et lui est resté), c'est-à-dire un concile qui avait 
tous les dehors d'un concile général et qui avait 
pour lui l'empereur. 

Nous pouvons donc conclure que M. Glubokov- 



1. F. NXU, Le livre d'Héraclide (1910), p. 302. Voyez mon étude 
« Les recours à Rome en Orient avant le concile de Chalcédoine » 
Reme d'histoire eccl. 1925, p. 5-32. , :^^. 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 6 



82 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

sky n'est pas fondé à écrire : « Ainsi nous arri- 
vons à cette conclusion que les appels des orien- 
taux à Rome ne signifient pas que les orientaux 
acceptaient la primacy des papes » . 



m 



Venons au fait du concile de Ghalcédoine. 

« Il est impossible de supposer que les papes 
dominaient les conciles dont l'autorité était plus 
haute que celle des papes, ceux-ci étant tenus à 
une manifeste subordination ». En parlant ainsi, 
M. Glubokovsky ne tient pas compte de ce fait, 
d'abord, que dans un concile comme celui de 
Ghalcédoine, l'évéque de Rome représenté par ses 
légats comptait au moins pour tout l'Occident, 
c'est-à-dire pour la moitié de la catholicité uni- 
verselle. On ne peut pas parler de subordination 
de l'Occident envers l'Orient et prétendre que 
le concile était en fait plus que le pape. 

Donc, dès là que le concile prenait une résolu- 
tion sans le pape ou contre le pape, il cessait d'être 
l'accord de l'Orient et de l'Occident, pour n'être 
plus œcuménique qu'au sens où olxouf^ivyj désigne 
les Etats du basileus ^. 

1. On le vit bien après Ghalcédoine. Le pape ayant différé jus- 
qu'au printemps de 453 d'approuver les décisions du concile, les 
orientaux qui auraient voulu faire écliec au concile se prévalaient 
de l'abstention du pape : « Infirma vel dubia videri volunt statuta 
concilii, quae nulla sunt consensus mei sententia roboi'ata », écrit 
saint Léon, 21 mars 453, Epistul. GXVIL 1. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 83 

Un autre fait a été négligé par M. Glubokovsky, 
qui est que le concile de Ghalcédoine a accepté 
que l'évêque de Rome s'affirme la tête de toutes 
les Églises : « Nous étions là environ cinq cents, 
que tu conduisais comme là tête conduit les mem- 
bres », dira au pape saint Léon la lettre synodale 
du concile. Voilà une subordination catégorique, 
consentie, de la part ces évêques orientaux envers 
l'évêque de Rome. Et cette fois les évêques ne sont 
pas des persécutés, mais bien le catholicisme grec 
assemblé, unanime, maître de ses démarches et 
de ses déclarations. Quant à la leçon qui s'en 
dégage, elle a été tirée par V. Soloviev, dans son 
livre ardent, La Russie et l'Église universelle^ 
où il montre comment le concile de Ghalcé- 
doine s'est incliné devant les revendications de 
saint Léon, loin de s'élever contre elles i. Si 
saint Léon a été un usurpateur, écrit Soloviev, 
il faut accuser le concile de Ghalcédoine de préva- 
rication. 

M. Glubokovsky me soupçonne d'avoir « un 
grand embarras avec le 28° canon du concile de 
Ghalcédoine ». Je puis le rassurer pleinement. 
G'est en effet ine prêter une pensée qui n'est pas 
la mienne, que de dire que je tiens le 28'' canon de 
Ghalcédoine « comme ayant indubitablement la 
valeur d'un canon de concile œcuménique ». Dès 
l'instant que le pape Léon repousse ce canon, 

1. V. Soloviev, La Russie et l'iigUse universelle, éd. franc; 1922, 
p. 181-202. . . . 



84 CATHOLICISME ET PAPAjUTE. 

comment pourrait-on lui donner cette valeur? 

Mais pourquoi le pape Léon le répousse-t-il ? 
Les légats de saint Léon ont dans leurs instruc- 
tions de ne pas laisser violer la volonté des saints 
pères et amoindrir la personne du pape, et de ne 
pas tolérer que quelque évêque, fort de la prépo- 
tence de sa ville, essaie d'usurper. La volonté 
des saints pères est représentée par le 6* canon 
de Nicée, dans lequel on croit à Rome trouver 
consacrée une hiérarchie des sièges, qui fait de 
Rome le premier, d'Alexandrie le second, d'An- 
tioche le troisième. Au fond, la vraie raison de 
saint Léon est qu'il se rend clairement compte 
que Gonstantinople tend à créer à son propre 
profit en Orient une papauté, et une papauté 
d'essence politique. 

« Quel n'eût pas été son aveuglement, s'il n'y 
avait pas discerné un grand danger pour l'unité 
de l'Eglise et pour la dignité de l'épiscopat grec'. 
A l'antique conception de la fraternité chrétienne 
présidée par l'Eglise apostolique de Rome, on 
était en voie d'en substituer une autre, celle de 
l'Eglise dirigée de la capitale par un prélat, que 
sa situation, souvent aussi son origine et ses 
tendances d'esprit, plaçaient sous l'influence im- 
médiate de la cour et du gouvernement? Et puis, 
allait-on pousser plus loin l'application de ce 
principe quel'évêque delà résidence impériale a 
droit à une juridiction souveraine? Transportée en 
Italie, cette notion de droit ecclésiastique n'allait 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 85 

à rien moins qu'à déposséder le siège de saint 
Pierre au profit del'évêque de Ravenne^ ». 

L'évéque de Gonstanlinople et sa faction 
avaient escompté que le 28® canon passerait sans 
protestation. Mais le concile de Ghalcédoine 
demande au pape Léon de confirmer le 28® canon, 
spécialement. Pourquoi ? Parce que dans VActio 
XVI du concile, ledit canon ayant été accepté par 
tous les évêques préseïits et aussi bien par le bu- 
reau qui représente l'empereur, le légat liiucentiiis 
a demandé que ledit canon fût repoussé, ou que 
l'on prit acte de sa protestation, et que nous 
sachions, dit-il, « ce que nous devons en référer 
à l'apostolique et précellent évêque de toute 
l'Église, afin que lui-même puisse juger de 
l'offense faite à son siège et de la transgression 
des (anciens) canons ». Le premier mouvement 
du concile fut de ne rien entendre ; puis il se 
ravisa ; et la lettre synodale fut adressée à Rome, 
qui demandait au pape Léon' de confirmer et les 
sentences doctrinales et le canon 28. Le pape 
Léon refusa le canon. Dans ces conditions, je ne 
comprends pas M. Glubokovsky écrivant : « Nous 
préférons rester d'accord avec le concile œcu- 
ménique, dont la validité n'est pas contestée par 
Rome même ». Rester d'accord avec le concile, 
c'est solliciter et recevoir le jugement de Rome 
sur le canon que le concile a soumis à Rome, 
et que Rome à rejeté. 

1. DucHESîtB, Hist. anc. de l'Église, X. III, p. 46^. 



86 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 



IV 



M. Glubokovsky dans le paragraphe qu'il 
consacre à la question de savoir quelle primauté 
on trouve dévolue à saint Pierre dans le Nouveau 
Testament, résume sa pensée dans cet apho- 
risme : « A mon jugement exégétique il n'y a 
pas de justification biblique pour les revendi- 
cations papales à l'époque des conciles œcumé- 
niques » . J'entends queles papal daims du temps 
des conciles œcuméniques n'ont pas de justifi- 
cation biblique. 

Nous reconnaissons là l'exégèse négative que 
nous retrouvons embusquée dans tous les textes 
scripturaires qui peuvent avoir une portée dog- 
matique ou confessionnelle : si ces textes sont 
authentiques, ils ne prouvent rien, mais s'ils 
prouvent quelque chose, ils ne sont pas authen- 
tiques! On peut échapper à ce dilemme en 
tâchant de ne faire dire aux mots que ce qu'ils 
disent, comme s'applique à le pratiquer, par 
exemple, l'article « Simon Peter » de Ghase 
dans le Dictionary of the Bible de Hastings. 

L'historien a aussi le droit de dire que l'his- 
toire subséquente éclaire la signification de 
textes qui sans elle resteraient obscurs. 

Le cardinal Newman a écrit que des paroles 
du Sauveur comme « Sur celte pierre je bâtirai 
mon Eglise », sont des prophéties et des pro- 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 87 

messes, « promesses qui étaient tenues par celui 
qui les avait faites, prophéties qui devaient 
être accomplies selon le besoin et interprétées 
par les événements, par l'histoire », et par l'his- 
toire Newman entend, non pas l'histoire aposto- 
lique, celle qui est racontée dans les Actes des 
Apôtres, mais l'histoire ecclésiastique, celle duiv* 
etduv* siècles 1. 

Voilà ce qu'un historien peut et doit dire, en 
laissant aux exégètes l'exégèse. Quant au texte 
I Cor. I, 12, je persiste à le croire beaucoup plus 
significatif que ne le croit M. Glubokovsky. Si 
besoin était, je le renverrais au travail du 
P, Roirôn, « Saint Paul témoin de la primauté 
de Pierre », Recherches de science religieuse, 
1913, p. 489-531. 



V 



Le dernier paragraphe de M. Glubokovsky n'a 
plus guère trait à des considérations d'histoire, 
et rentre, un peu trop pour mon goût, dans la 
manière polémique. Je me dois cependant de ré- 
pondre à un reproche qui m'est adressé. J'ai dit, 
en effet, que la prérogative propre au pape ne 
supprime pas la prérogative etVutilité du concile 
œcuménique. 

1. Netvman, An Esscry on ihe development, éd., 4878, p. 156. 



88 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

Les théologiens catholiques, en effet, ensei- 
gnent que le pape ne peut toucher à la consti- 
tution divine de l'Église. Le pape ne peut donc 
supprimer Tépiscopat, qui appartient à cette 
constitution divine, ni supprimer la fonction de cet 
épiscopat J72 magisterio etregimine ecclesiastico. 

M. Glubokovsky semble croire que les con- 
ciles œcuméniques appartiennent à la consti- 
tution divine de l'Église : ils n'appartiennent 
qu'au Kirchenrecht. Ils . ne sont pas, en effet, 
une institution du Christ ou des apôtres. Leur 
magisterium est le magisterium collectif de 
l'épiscopat universel, en y comprenant l'évêque 
de Rome. L'assistance du saint Esprit qu'ils 
revendiquent est celle qui est promise à cet 
épiscopat universel. Les conciles œcuméniques 
ne sont jamais absolument nécessaires. 

Mais, poursuit M. Glubokovsky, supposé le 
pape infaillible, le concile œcuménique (sans le 
pape) n'a pas « the décisive voice in church 
affairs » . Nous l'accordons sans difficulté. Donc 
conclut M. Glubokovsky, « les conciles, et plei- 
nement les conciles œcuméniques entant que tels, 
n'ont plus de place dans le système présent de la 
papauté ». M. Glubokovsky ne conçoit le concile 
que souverain, nous le concevons coordonné, 
coordonné àl'autorité du pape en l'absence duquel 
il ne s'assemble pas. 

Alors le concile n'est pas libre ! Non, il n*est 
pas libre, si le pape s'est prononcé ex cathedra 



catholicisme] ET PAPAUTÉ, 89 

sur la question soumise au concile, mais l'hypo- 
thèse est vaine. En réalité, le concile est consulté 
sur une question qui n'a pas été définie ex ca- 
thedra, il l'examine, il la discute : on a vu au 
concile de Trente la question de la souveraineté 
du pape, mise à l'ordre du jour par les légats, 
et retirée, parce que le concile ne s'accordait 
pas sur la formule proposée*. On peut voir dans 
les procès-verbaux du concile du Vatican quels 
amendements les définitions ont subis avant 
d'être fixées. 

Cette coordination a toujours été la règle, 
même au temps où saint Léon faisait précéder 
jAe concile de Ghalcédoine de sa lettre à Flavien. 
Si M. Glubokovsky veut bien consulter la Col- 
. lectio Lacensis, t. Vil (1890), p. 286 et 397, 
il verra que, au concile du Vatican, on a discuté 
la question de savoir quelle serait la condition 
des futurs conciles œcuméniques, et fortement 
affirmé soit l'utilité, soit la liberté, qu'on leur 
reconnaît. 

Un dernier mot : M. Glubokovsky oppose, en 
terminant, ce qu'il appelle a the ascending pro- 
gress » du catholicisme romain à ce qu'il appelle 
« the order ofihe œcumenical councils », et il 
déclare que la papauté, « avec sa suprématie 
qui absorbe tout, restera un insurmontable obs- 
tacle à notre réunion avec le catholicisme romain » . 



1. G. Constant, La légation du card. Morone frès l'Empereur et le 
conciU de Trente (1922), p. 479. 



90 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

Non, il n'est pas d'obstacle insnrmoïitable à 
la réalisation des desseins de Dieu sur son 
Eglise. Le jour où M. Glubokovsky découvri- 
rait, comme Soloviev, que la potéstas papale 
rentre dans l'ordre des conciles œcuméniques, 
ainsi qu'en témoigne le concile de Ghalcédoine, 
la réunion du catholicisme oriental au catholi- 
cisme romain serait bien près de s'accomplir, 
pour le bénéfice de l'un et de l'autre. 



REPONSE A BISHOP GORE* 



Si je croyais que l'échange de vues qui s'ins- 
titue ici entre Bishop Gore^ et moi est un simple 
exercice de controverse et qui ne peut aboutir à 
aucune issue, comme Bishop Gore en exprime 
la crainte, je me récuserais d'y prendre part. 

Mais je crois, au contraire, que les plus vieux 
sujets de controverse peuvent être revisés et 
tirés au clair dans bien des cas, à condition de 
les aborder historiquement, quand faire se peut. 
.Bishop Gore nous fait l'honneur de voir en 
France une école historique qui a usé de cette 
méthode. Nous avons eu Duchesne, en effet, 
mais l'Angleterre a eu Lightfoot : ensemble ils 
professaient que le passé ne se comprend que 
dans le passé et par le passé. C'est à ce cri- 
térium que l'on distingue l'historien du contro- 
versiste. 

1. Le présent article a été inséré dans The Christian East de dé- 
cembre 1924. 

2. La réplique de Bishop Gore à mon article de la Revue des 
Jeunes. an 10 avril 1923, a paru dans The Christian East de juin 1924, 
sous le titre de « Papal Rome and the orthodox East ». 



92 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. \ 

Il suffirait de rappeler la défense poursuivie 
viotorieusement par Lightfoot de l'authenticité 
des épîtres ignatiennes, et du même coup de la 
primitivité de l'épiscopat monarchique, pour si- 
gnaler un des services de premier ordre rendus 
par l'histoire, et pour montrer comment toutes 
les controverses ne sont pas sans issue. 

Dans son édition de saint Clément de Rome 
(1890), Lightfoot consacre une dissertation à la 
primauté de saint Pierre dans le Nouveau Testa- 
ment. « Le sujet que je me propose de discuter, 
écrit-il, est essentiellement mêlé à la controverse, 
mais j'espère le traiter aussi peu que possible 
comme une matière de controverse... Je m'y 
attacherai, dans la limite du possible, comme 
à une étude historique* ». Quiconque voudra 
prendre la peine de lire la dissertation, se con- 
vaincra que Lightfoot découvre à saint Pierre dans 
les textes évangéliques une primauté. 

Il n'est pas impossible que Lightfoot lui-même 
ait passé par une sorte de crescendo de clair- 
voyance. Dans son commentaire de l'épitrè aux 
Romains de saint Ignace (1885), il a tendance à 
minimiser le témoignage rendu par l'évêque d'An- 
tioche à l'Église romaine. Dans son commentaire 
de l'épitrè de saint Clément, au contraire, le 



1. J. B. Lightfoot, s. Clément of Rome, 1890, t. II, p. 48i : « The 
subjeet whicli I purpose discussing in tlie présent appendix is 
essentially mixed up with controversy; but I bope to treat it as 
little controversially as possible... I sliail pursue it, as far as pos» 
sible, as a bistorical study>. 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 93 

jugement qu'il porte sur la conscience que Home 
a dès lors de sa primauté est un jugement bien 
remarquable. « Le langage de cette épître, écrit- 
il, nous permet de comprendre le secret de la 
croissance de la domination papale ». Lightfoot 
ne veut pas que l'auteur de l'épître réclame en 
son nom «l'autorité papale » ; cette autorité est 
celle de l'Église de Rome, non de l'évêque de 
Rome; le nom et la personnalité de Clément 
ne sont pas à part de l'Église dont il est le porte- 
parole. Transeat. « Il est d'autant plus instructif 
d'observer le ton pressant presque impérieux que 
les Romains prennent en s'adressant à leurs frères 
de Gorinthe, dans ces dernières années du premier 
siècle... Il peut sembler étrange de décrire cette, 
noble remontrance comme le premier pas vers la 
domination papale. Et cependant, il n'y a pas de 
doute, c'est bien cela » . Lightfoot souligne la diffé- 
rence que Ton saisit entre l'attitude de Clément à 
la fin du premier siècle et celle de Victor à la fin du 
second, mais il les rapproche avec raison. Il y a 
loin de là aux revendications d'un Grégoire VII, 
d'un Innocent III, d'un Boniface VIII, ou seule- 
ment de saint Léon, mais c'est tout de même 
un pas décisif. Une continuité se dessine entre le 
pape Clément, le pape Victor, saint Léon, la pre- 
mière affirmation de cette continuité se rencon- 
trant dans cette épître romaine du dernier fi^ece/î- 
nium dupremier siècle. Laprimauté ecclésiastique 
de Rome était, non pas en germe, mais en acte : 



94 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

Rome parlait « comme si elle avait un droit à 
estimer que les conseils de paix qu'elle donnait 
(aux Corinthiens) étaient dictés par le saint 
Esprit*». 

Le fait historique est là rais en pleine lumière et 
Lightfoot ne craint pas d'en montrer la portée. Tout 
au plus pourrait-on lui reprocher d'en avoir négligé 
les antécédents et d'avoir trop vite présupposé 
que la primauté de l'Eglise romaine était inévi- 
table, dès là que l'Église i^pmaine était l'Eglise 
de la métropole du monde. Nous ne voyons pas, 
en effet, que pareille primauté se soit établie 
dans le judaïsme de la Diaspora^ ou dans le mar- 



\.ibid. t. I, p. 69-70 :« Tlae language of this letter, thougli itself 
inconsistent ^vith tlie possession ot papal authority inthe person 
of tlie writer, enables us to understand tlie secret of the gro 
wtli of papal domination. It does not proceed from the bishop of 
Rome, but from the cburch of Rome- Tlie name ànd personality 
of Clément are absorbed in tbe cburch of which he is the spo- 
Icesman. — Tbis being so, it is the more instructive to observe 
the urgent and almost imperioustone which the Romans adopt in 
addressing their Gorinthians brethen during the closing years of 
the first century... It may perhaps seem Etrange to describe 
this noble remonstrance as the first step towards papal domina- 
tion. And yet undoubted 1 y this is the case. There is ail the dif- 
férence in the world between the attitude of Rome towards other 
churches at the close of the first century, when the Romans as 
a community remonstrate on terms of equality with the Gorinthians 
on their irregularities, strong only in the righteousness of their 
cause, and feeling, as they had a right to feel, that thèse counsels 
of peace were the dicîation of the Holy Spirit, and its attitude at 
the close of the second century, when Victor the bishop excom- 
municates the Churches of Asia Minor for clinging to a usage in 
regard to the célébration of Easter which had been handed down 
to them from the Apostles, and thus foments instead of healing 
dissensions. Even this second stage bas carried the power of 
Rome only a very small step in advance towards the assumptions 
of a Hildebrand or an Innocent or a Boniface, or even of a Léo : 
but It is nevertheless a decided step... It was originally a primacy, 
not of the episcopate, but of the church (of Rome) ». 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. - 95 

cionisme, ou dans le mithraisme. A cela près, 
la sollicitude et l'autorité de l'Église romaine 
se dégagent admirablement de l'examen de la 
Prima démentis parLightfoot, et aussi bien (peu 
après Lightfoot) par R. Sohm, dans le tome I*"^ 
(1892) de son Kirchenrecht^. Veut-on voir, par 
contraste, ce que la controverse, la mieux infor^ 
mée, est capable de faire dans la même occur- 
rence ? Que l'on ouvre tel livre qui veut nous dire 
ce que les saints primitifs ont pensé dujsiège de 
Rome, et que l'on y cherche quelle place y est 
faite à la Prima démentis, on aura la surprise de 
constater que l'épître est traitée par prétérition. 
Ces exemples suffiraient, s'il était besoin, à 
justifier le parti pris de Lightfoot et de Duchesne 
de ne considérer ces vieilles questions que dans 
la lumière de l'histoire. « The points in con- 
troversy are so old I » écrit Bishop Gore. C'est 
précisément pour cette raison qu'il nous plaît 
de les examiner avec une méthode plus neuve. 



* 



Bishop Gore a pris soin de noter qu'il y a « par- 
mi quelques écrivains protestants, et, ajoute- 
t-il, parmi nous anglicans, une plus pleine réali- 

1. G. EdMUNDSON, The chiirch in Rome in the first centiiry (1913), n'en 

veut i"ien connaître ! Comparer l'attitude gênée de C. P. Rosers, 
Rome and the early church (1925), p. 27.32. 



96 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. ' 

sation que le développement de la papauté fut 
pour l'Occident, en un certain sens, providen- 
tiel^ alors même que le dessein de la Providence 
a été çà et là trahi par des instruments humains ». 

Cette observation de Bishop Gore ne doit pas 
passer inaperçue, car elle signale un déplace- 
ment des lignes des vieilles controverses. La 
papauté, si elle est quelque chose de providentiel, r~ 
ne peut plus être éconduite brutalement comme 
elle l'était jadis. Elle ne peut pas ne pas être 
prise en considération. Le catholicisme ne se 
conçoit pas sans elle, non le catholicisme circons- 
crit à l'Occident, mais le catholicisme. Et qu'il se 
rencontre des anglicans pour le dire, c'est là 
un fait nouveau et d'importance. 

Mais on ne voit pas que Bishop Gore se rallie 
sans réserves à ce langage. Il reste absolu- 
ment réfractaire au « système papal », loin d'y 
voir rien de réellement providentiel, rien de dési- 
rable. La papauté ne peut être pour lui qu'une 
déformation de la constitution première du catho- 
licisme, une usurpation de l'évêque de Rome sur 
l'autonomie des évêques dans la Caiholica, une 
intrusion destinée à se muer en imperium et à 
rompre l'équilibre et l'unité de l'Église. Le sys- 
tème papal s'est développé en Occident» pour 
une large part à l'aide de faux documents, mais 
aussi sous la pression du besoin humain, dans 
lequel nous devons voir un dessein providentiel». 
Déconcertante contradiction, la papauté fausse 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 97 

le catholicisme, elle est le produit du besoin 
humain qu'on avait d'elle, et ce besoin lui-même 
est un dessein providentiel, servi à l'occasion 
par de faux documents, comme peuvent être la 
donation de Constantin ou les fausses décrétales ! 
Quel ((. proMential purpose » est-ce là ^ ? Au 
fond, la pensée de Bishop Gore sur la papauté 
et son rôle déformant ne diifère pas de la pensée 
de DôUinger, à cela près que Bishop Gore y met 
infiniment plus de mesure et de sérénité que 
Janus, mais le radicalisme est le même. 

Nous voudrions, dans les pages qui vont sui- 
vre, montrer les points faibles de la doctrine de 
Bishop Gore. 



I 



Nous ne pouvons, écrit Bishop Gore, nous 
dérober à la controverse sur le terrain scrip- 
turaire. Rome s'est donné l'avantage de capter 
l'imagination par sa grandiose interprétation du 
Tu es Petrus. En réalité, le reste du Nouveau 
Testament, quand on l'examine avec soin, spé- 
cialement les épîtres de saint Paul et de saint 
Pierre, « constitue un formidable obstacle à l'in- 
terprétation papale » du Tu es Petrus. « Rien, en 
effet, énonce M. Gore, ne me semble être plus 
certain que saint Paul ne reconnaissait pas d'au- 

1. Dom Chapman, Bishop Gore and the cathoUc claims (1905), p. 84 
relevait déjà cette contradiction. 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 7 



98 CATHOLIGISME ET PAPAUTE. 

torilé spirituelle sur terre supérieure à celle des 
apôtres (autorité dont il était si pleinemeat eoas- 
eient en lui-même), et qu'il n'admettait pas de 
réelle différence de dignité eu d'office entre les 
apôtres ». 

Que saint Paul n'admette pas de réelle diffé- 
rence de dignité ou d'office entre les apôtres, il 
fiant pour se le persuader oublier l'épître aux 
Galates, où saint Paul nous raconte comment, 
trois ans après sa conversion, il monta à Jéru- 
salem « pour faire la connaissance de Céphas », 
et demeura « quinze jours auprès de lui- sans voir 
aucun des autres apôtres, si ce n'est Jacques 
frère du Seigneur » [Gai. i, 18-19) ^ 

Quatorze ans plus tard, Paul monte de nouveau 
à Jérusalem : il va exposer « l'Evangile qu'il 
prêche parmi les Gentils », d'abord à toute la 
communauté de» saints de Jérusalem, pais « à 
ceux qui- paraissent être quelque chose », pour 
s'assurer àe ne pas courir ou de- n'avoir- pas couru 
pour rien (ïi, 2). Paul a résisté aux. «• faux feèa?e» » 
qni s'étaient insinues d'ans les communautés 
établies par liti et voulaient y imposer la cireoe- 
cision. Son autorité n«' réussit pas à avoir raison 
de ces «' faux frères », il- est am^né à venir= sou- 
mettre le cas à Jérusalem, et là finalement 
« Jacques, Céphas et Jean, qui sont regarJés 
comme des colonnes, dit-il, nous doaaèpeati la 

1. Pour l'exégèse ae ces textes, je renverrai au Pi Lagrange* 
Èpître aux Galates (1918). 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 99 

main à Barnabe et à moi pour aller, nous aux 
païens, eux aux circoncis » (ii, 9). Sans doute, 
Pierre est rais ici sur le même rang que Jacques 
et Jean, et encore n'est-il nommé qu'après 
Jacques, d'où l'on pourrait inférer qu'il n'est pas 
une autorité qui serait unique. Mais dans ce même 
passage, ces mêmes colonnes « reconnaissent que 
l'Évangile, écrit Paul, m'a été confié pour les 
ineirconsis, comme à Pierre pour les circoncis, 
car celui qui a fait Pierre l'apôtre dea circoncis 
m'a fait l'apôtre des Gentils » (ii, 7» 8) ^. 

Ainsi, à Jérusalem, il y a les saints, c'est-à-dire 
toute la communauté primitive ; dans cette com- 
munauté, il y a ceux qui sont regardés comme des 
colonnes, Jacques, Géphas, Jean, et qui confir- 
ment l'Évangile de Paul ; entre ces colonnes, il y 
3 Géphas « en qui Dieu a opéré pour l'apostolat 
de la circoncision », comme il a opéré en Paul 
pour l'apostolat des Gentils (ii, 8); et les 
colonnes prennent acte que l'Évangile a été 
confié à Paul pour les Gentils « comme à Géphas 
pour les incirconcis » (ii, 7). Les Gentils confiés 
à Paul, les circoncis confiés à Pierre, et aussi 
bien aux autres colonnes (ii, 9), voilà bien entre 
les apôtres une réelle différence d'office. D'autre 
part, Géphas plus en relief que Jacques et Jean, 

t* Dom Chapman, « St. Paul and the révélation to St. Peter, 
Matt.xvr, 17 » dans la Recne bénédictine, 1912, p. 133-147, s'applique 
à montrer qae dans GaU i, 12-il, 10, saint Paul présuppose le 
récit donné dans Mat. x-vi, 16-17, et que ce récit est familier aux 
Galates convertis. Cette vue est au. moins à «ignalei*. 



.100 CATHOLICISME ET/PAPAIJTÉ. 

Géphas apôtre itinérant comme Paul et tenant à 
l'égard des convertis de la circoncision une place 
comparable à celle que l'on reconnaît à Paul à 
l'égard des convertis de la gentilité, voilà bien une 
réelle différence, sinon de dignité, au moins d'im- 
portance, pour Pierre entre lés « colonnes ». 

Disons que Pierre est, de l'aveu même de Paul, 
une autorité exceptionnelle. Il est une autorité 
que, dans une Église comme celle de Gorinthe, 
Paul invoque (I Cor. ix, 5; xv, 5). 11 est connu 
à Gorinthe, où cependant il n'a jamais paru, si 
bien que, la communauté en discorde se récla- 
mant, qui de Paul, qui d'ApoUos, qui du Christ, 
il se trouve des fidèles pour se réclamer de 
Géphas (i, 12)1. Qq^ faits ne sont pas négli- 
geables à un historien qui cherche les indices 
d'une différence entre Pierre et les autres apôtres. 

On nous dira : Des fidèles se rencontraient, à 
Gorinthe même, qui se réclamaient de Géphas, 
soit; mais Paul avait conscience que son apos- 
tolat, qui faisait de lui l'apôtre de Jésus Ghrist 
encore que « le plus petit de tous les saints » {Eph. 
III, 8), ne l'assujettissait pas à Géphas. Paul.se 
donne aux Églises par lui fondées comme la seule 
autorité qu'elles doivent recevoir : il entend que 
ces Églises relèvent de lui directement, cons- 



■ 1. W. BotissET, sur I Cor, I, 12 dans le iv. T. de J. Weiss, t. II 
(IGOt^), p. 76 : « Scliwerer ist es zu erklaeren, wie in Kôrinth eine 
Kepbas (Petrus) Partei zustande gekommen ». II propose de dire 
que Pierre est venu à Gorinthe, mais cette hypothèse est à écarter. 

C. WeizsAECKER, Apostol. Zeitalter (1902), p. 2f75. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 101 

tamment, si bien que sur lui pèse vraiment « la 
sollicitude de toutes les Églises » (II Cor. xi, 28), 
de toutes -les Eglises nées de son apostolat. Je 
réponds : Ce régime où l'apôtre est l'autorité sou- 
veraine ne peut représenter qu'une économie 
provisoire. 

Dans l'épltre aux Éphésiens (ii, 20), Paul 
élargit ses vues, il écrit à ses convertis d'Asie : 
« Vous avez été bâtis sur le fondement des 
apôtres et des prophètes, la pierre angulaire 
étant Jésus Christ lui-même ». Pour ces convertis 
d'Asie, qui sont des chrétiens venus de la genti- 
lité (il, 11), il y a une autre autorité que celle de 
Paul : il y a les apôtres. Davantage : il y a les 
prophètes que l'Esprit suscite dans les com- 
munautés chrétiennes. Davantage : il y a les 
évangélistes, les pasteurs, les didascales (iv, 11). 
Tous travaillent à « l'édification du corps du 
Christ » qui est l'Église. Dans l'unité de ce corps, 
le Christ, « qui est notre paix, des deux peuples 
n'en a fait qu'un » (ii, 14). Les chrétiens incir- 
concis ne sont plus des étrangers, ils sont « con^ 
citoyens des saints et membres de la famille de 
Dieu » (il, 19). L'Église, corps mystique du 
Christ et société des saints, a son unité dans le 
Christ : elle a été propagée dans le monde par la 
parole des apôtres et des prophètes, et déjà 
apôtres et prophètes sont au terme de leur œuvre, 
Paul est prisonnier à Rome, l'édification du corps 
du Christ passe aux évangélistes, aux pasteurs. 



102 CATHOLICISME ET PAPÂWTÉ, 

aux didascales. Ici encore la deseription de 
rÉglise, pour autant que l'Église n'est pas seu- 
lement le corps mystique du Christ, décrit une 
économie provisoire ^ 

Car le jour est proche où les prophètes seront 
« évacués »,. et parmi les évangélistes, pasteurs, 
didascales, mentionnés par l'épitre aux Ëphé- 
siens, se forme un ministère dans lequel toute 
autorité s'absorbera, celui des épiscopes, dont 
l'épitre aux Éphésiens ne dit pas un mot. Bishop 
Gore nous assure que les épîtres de Paul cons« 
tituent un formidable obstacle à l'interprétation 
papale du Tu es Petrus : on pourrait dire aussi 
bien qu'elles sont un formidable obstacle à Tau- 
tbenticité paulinienne des épîtres pastorales et à 
l'institution del'épiscopat monarchique-. 

L'âge apostolique est, aux yeux de l'historien, 
tout plein d'économies provisoires : il ne s'est 



1. F. Prat, La théologie de saint Paul, t. II (1912), p. 429-430 : « Les 
clirétientés fondées par Paul restaient toujours sous sa tutelle. 
Aucune n'eut de son vivant une organisation autonome... On peut 
Se demander si cette centralisation excessive ne retarda pas l'or- 
ganisation monarcliique dans les fondations pauliniennes, et si 
ces dernières jouèrent le rôle que semblaient leur assigner leur 
importance locale et leur origine apostolique... En étudiant l'évo^ 
lution de la hiérarcliîe dans les Églises fondées par saint Paul» on 
doit s'attendre à rencontrer un système moins uniforme et une 
période de tâtonnements plus longue. Ce n'est pas à dire que ces 
Églises fussent privées de tout gouvernement propre ». 

2. Dom Ghapjian, Bishop Gore and the catholic daims, p. 54 : 

« Obviously tlie government of the Gliurch by monarcbical bishops 
cannot be directiy proved from Holy Scripture ; it rests upon tra- 
dition «.BisbopHenson en prend prétexte pour argumenter contre 
le droit divin de l'épiscopat bistorique, comme fait Bisliop Gore 
contre le droit divin de la papauté ! Voyez H. Henson, Cross-Bench 
we«'5 of current Church questions (1902), p. 354. 



CÂTaOLIGISMS ET PAPAUT£> 103 

établi que par des préparations successives 
dans les institutions qui réalisaient le catholi- 
cisme et qui ont ensuite traversé les siècles, l'épis- 
copat par exemple : des régimes transitoires, 
éphémères, seront résorbés, par exemple celui 
des ministères charismatiques ou itinérants. Le 
partage de l'apostolat, entre l'apostolat de la 
gentilité et celui des circoncis, n'a eu qu'un temps : 
la première épître de saint Pierre est adressée à 
des chrétiens qui sont des convertis deJla genti- 
lité i. Si, un temps, Pierre a pu être considéré 
comme l'apôtre de la circoncision et Paul comme 
l'apôtre de la gentilité, à l'heure où s'écrit là 
Prima Pétri ce partage de l'apostolat est dé- 
passé : Pierre, « apôtre de Jésus • Christ », 
s'adresse aux chrétiens dispersés dans le Pont, 
la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bithynie. 
Il ne se donne certes pas l'apparence d'une auto- 
rité unique et souveraine : mais Bishop Gore ne 
fera pas, j'espère, à l'apôtre un grief de sa mo- 
destie, de sa volonté d'être un serviteur des ser- 
viteurs de Dieu, de ne pas se poser en domi- 
nateur des Eglises. Et quand la Prima Pétri ne 
serait pas authentique, quitte a être cependant 
antérieure à la Prima démentis (l'hypothèse est 
de M. Harnack), nous tiendrions avec elle un 
indice de l'autorité attribuée à Pierre^ et s'exer- 
çant de Rome, où il est supposé séjourner, sur 

1. A. JUELICHER, Einleitung (1906), p. 177. 



104 CATHOLICISME ET PÀPÀTJTÈ. . 

les lointaines chrétientés d'Asie, de Galatie, de 
Gappadoce, où s'était exercé naguère l'apostolat 
de Paul. 



II 



Les théologiens catholiques, depuis le concile 
du Vatican qui a consacré le mot de développe- 
ment et en a revêtu le principe de la formule 
de Vincent de Lérins, ont étudié à maintes 
reprises la notion du développement des dogmes, 
ils ont même poussé la théorie sensiblement au 
delà de la formule élémentaire du Commonito- 
rium. Bishop Gore me demande d'exposer ma 
pensée sur le développement : je n'en ai pas 
d'autre que les prohati auctores de mon Église, 
auxquels il me suffit de le renvoyer ^ Historien, je 
me tiens modestement aux faits, à l'observation 
des faits, à la vérification des faits, et je m'at- 
tache ici au fait de la papauté antique. 

Bishop Gore, qui a mis tant de science et de 
persévérance à défendre le fait de l'épiscopat 
primitif, dans son livre magistral The church 
and tke ministry, ne m'en voudra pas de m'at- 
trister qu'il n'ait pas appliqué les mêmes qualités 
à examiner le fait de la papauté primitive. Il se 

1, Voyez A. Gardeil, £e donné révélé et la théologie (1910),':P 151-186. 
On devra voir aussi F. Marin-Sola, Évolution homogène du dogme 
catholique (1924). 



"l ' ■ ■ ■'.-"■ 

CÂTHOLICISMB ET PAPAUTÉ.- - 105 

borne à renvoyer avec « consolation » ses lecteurs 
à ce Papalism de Denny que M. Foakes 
Jackson, dans son Introduction to the history 
of Christianity (1921), juge en deux mots : 
« Very hostile ». L'attitude de Bishop Gore est, 
elle aussi, celle de l'hostilité. 

« Il est clair comme le jour, écrit-il, que 
l'Orient n'a pas l'idée d'une autorité centrale 
divinement instituée ». Aux yeux de M. Gore, 
la papauté est une institution fondée! sur une 
doctrine qui s'est pleinement épanouie à Rome, 
au v^ siècle, et qui n'a pas été dès lors contes- 
tée en Occident. Mais cette doctrine ne fait 
point partie de la tradition apostolique dont 
Qrigène détaille les éléments, et dont se soiit 
réclamés, soit les pères grecs en Orient, soit 
Irénée ou TertuUien en Occident. Cette doctrine 
est inconciliable avec' la théorie et la pratique 
de Cyprien. 

Voilà la thèse de Bishop Gore, très nette, très 
radicale, et qui est la thèse même de DôUinger. 

Que la doctrine de la primauté ait trouvé à 
Rome sa pleine expression sous la plume du pape 
Innocent ou du pape Léon, je le veux bien; 
qu'elle n'ait pas trouvé auparavant son expres- 
sion sous la plume de papes comme Damase ou 
Sirice, je le conteste. Mais bien avant d'être une 
doctrine épanouie, la primauté était un fait, qui 
se manifestait : l'^dans la sollicitude que l'Église 
romaine avait pour toutes les Églises ; 2** dans 



106 CATHOLIGISME ET PAPUlMSTÉ^ 

l'autorité que lui donnait le dépôt de la foi apos- 
tolique que l'on était sûr de trouver chez elle; 
3° dans le pouvoir qu'on lui reconnaissait de 
corriger à l'occasion les autres Eglises*. Cette 
triple prérogative eût été une prétention insup' 
portable, si elle n'avait pas été justifiée par une 
économie que l'on tenait pour apostolique et 
divine. 

Cette doctrine, insiste. Bishop Gore, ne fait 
point partie de la tradition apostolique tisUe 
que l'expose Origène. Soit, mais il ne faut pas 
oublier que celte tradition apostolique n'a pas 
trait aux institutions. Irénée, qui a écrit une 
Démonstration de la prédication apostolique, 
n'y fait aucune place aux institutions» Le sym- 
bole baptismal de Rome mentionne l'Eglise, la 
sainte Eglise, mais il n'estime pas nécessaire de 
mentionner l'épiscopat qui est pourtant apostoli- 
que d'institution et sans lequel l'Église ne sub- 



1. H. M. GWATKIN, Early church History (1909), 1. 1, p. 213-214, a 
une belle page que je veux citer « (The church of Rome) was the 
centre of christendom as a whole. Its central direction was 
lully recognlzed by Irenaeus, and became more and more defi- 
nite as time went on till the rise of Constantinople.., Rome was 
the natural link of East and West. As a Greelc colony in the Latin 
capital, it was the représentative of "Western Christianity to the 
Easterns, and the interpréter of Eastern thought tho the Latin 
"West. For ail thèse reasons Rome was the natural centre of dis- 
cussion. Her orthodoxy was unstained. "Whâtever hérésies might 
flow like Syrian Orontes to the great city, no heresy ever issued 
thence. The strangers of every land who found their way to Rome 
and the tombs of the great apostles were welcomed from St. 
Peter's throne \vith the majestic blessing of a universal father. 
The church of God which sojourneth in Rorne was the immémorial 
counsellorof ail the churches; and the voice of counsel slowly 
passed into that of command ». 



CATHOCIGISME ET PAPAUTÉ- 107 

sisterait pas, Origène, par ailleurs, n'ignorait 
pas l'Église romaine, cette Église qu'il appelait 
« la très vieille Eglise des Romains », et qu'il 
tint à visiter. Pourquoi ce grée tenait-il à visiter 
« la très vieille Église des Romains » ? 

Parée que, répondrons-nous, l'Eglise romaine 
était contemplée en Orient comme « le domicile 
des apôtres », et comme « ayant été depuis 
l'origine la métropole de la religion », ainsi que 
le dira le concile d'Anlioehe de 340, Elle était, au 
iii** siècle, en dépit même des résistances qu'on 
lui opposait parfois, l'Église sur laquelle on 
finissait toujours par se régler. C'est Rome qui a 
voulu la confornûté sur la date de Pâques au 
temps du pape Victor : des résistances se sont 
produites très vives en Asie où l'on était quarto- 
décimant : Rome, par charité, n'a pas rompu 
avec les réfractaires, mais la conformité s'est 
établie sans qu'on sache quand, paisiblement, 
silencieusement, et le concile de Nicée a trouvé 
la question de la Paque résolue, loin qu*il ait 
eu à la résoudre 1. C'est Rome qui a fait valoir 
la validité du baptême des hérétiques : ici 
encore des résistances se sont produites en 
Afrique, en Orient, et l'on connaît les éclats 
de Cyprien et de Firmilien : Rome encore n'a 
pas usé de rigueur, mais la conformité s'est faite 
ensuite, si bien que saint Augustin n'imaginera 

1. DucHESNE, La question de la Paque an concile de Nieée (1880). 



108 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

pas qu'elle ait pu être procurée autrement que 
par un concile universel. Rome y avait suffi par 
son influence, et l'Afrique même avait en fin 
de compte donné tort à Gyprien^. 

Je sais bien que des critiques comme 
M . Harnack ne voient dans cette influence uni- 
verselle de l'Eglise romaine, encore vers 250, 
qu'une primauté de services rendus : « Un fonde- 
ment dogmatique ou historique, clairement connu, 
manquait encore, écrit-il; du moins selon toute 
vraisemblance il était encore à Rome vacillant, 
incertain ». M. Harnack écrivait cela en 1892 ^ : 
depuis lors, dans le mémoire qu'il a donné en 
1918 sur lé Tu es Petrus et où il a voulu montrer 
que le Super hanc petram aedificabo Ecclesiam 
meam était une interpolation tendancieuse, il 
a émis l'hypothèse que ce faux avait dû être 
commis au bénéfice de l'Eglise romaine et à 
Rome même à l'époque d'Hadrien^. Le fondement 
de droit divin de la primauté avait donc été posé 
à Rome dès les premiers deeennia du second 
siècle! 

Laissons-là ces conjectures, et tenons-nous 
au texte d'Irénée sur la. potior principalitas de 
l'Eglise romaine. Irénée veut que toutes les 
Églises se rallient à l'Église de Rome comme au 
plus sûr dépôt de la foi apostolique et parce qu'elle 



1. Voyez mon Catholicisme de saint Augustin (1920), p. 163. 

2. Cité par H. KOCH, Cyprian undder rômische Primat {1910), i^. 148. 

3. Voyez mon Église naissante (éd. de 1982), p. H3> 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 109 

est l'Église principalis^ c'ést-à-dire TÉglise 
aînée, l'Église établie en la personne de Pierre 
le jour où le Christ prononce le Tu es Petrus, 
l'Église dont toutes les autres ne sont que les 
puînées *. La justification de l'autorité centrale 
reconnue à l'Église romaine est dans le dépôt 
de la foi qu'elle conserve et dans la principalitas 
qu'elle tient de Pierre. C'est Irénée qui dit cela, 
et Irénée est un grec. 

Victor, qui est évêque de Rome, contemporain 
et ami d'Irénée, est pénétré de la sollicitude de 
toutes les Églises, son action dans la controverse 
pascale l'atteste assez, car son action s'étend à 
toutes les Églises d'Orient, de l'Egypte à l'Asie, 
qu'il entend rallier à la même date pascale, et 
son action est énergique assez pour que Renan 
ait pu en dire : « La papauté était déjà née, et 
bien née^ ». 

Ces faits, qui se relient les uns' aux autres 
(nous pourrions en aligner d'autres encore) 3, in- 
firment donc la thèse de Bishop Gore, et ils sou- 
tiennent seuls une histoire des origines du catho- 
licisme. Les évéques n'auraient eu à rendre 
compte qu'à Dieu chacun de leur administration, 
comme le prétendait si indûment saint Cyprien, 
l'isolement des Églises aurait été la loi de 
l'Église : on aurait eu un numerus episcoporum, 

1. Voyez mon article « Petrus initium episcopatus », dans la 
Revue des sciences religieuses, 1924, p. 440-457. 

2. Renan, Marc Aurèle, p. 201. 

3. M. d'HERBiSNY, Theologica de Ecclesia, t. II (1921), p. 152-172. 



110 CÀTHaLICISME ET PAPAUTÉ. > 

on H^auraitpas eu un corpus totiiis Ecciesiae'^. 
LWité visible de l'Église a été faite par ttrie 
unité constituée, qui avait pour elle une autorité 
que les Eglises dispersées ne récusaient pas, 
à laquelle elles recouraient plutôt : cette unité 
était l'Église romaine. Les historiens comme 
M. Harnack, qui se sont appliqués à résoudre le 
problème des origines du catholicisme, ont le 
mérite d'avoir montré que qui dit catholique dit 
romain. M. Kattenbusch a fait valoir que la 
règle de foi, en laquelle toute la catholicité s'est 
unie, est issue de Rome et adéquate au symbole 
baptismal romain^. M. Sohm a p-ensé établir que 
l'épiscopat monaréhique a été emprunté à Rome 
par le resie de la catholicité, e1 avec Fépiscopat 
monaréhique le germe de tout le Kirchenreehf. 
Le même Sobm n'a pas craint d'écrire qtfe les 
grandes questions ecclésiastiques qui 9& sont 
posées au ii® et au ih^ siècle « ont trouvé leur 
solution pour l'Église à Rome » ; que Rome 
tient une place uniqpie, qui n'est échue à aucune 
aiElre communauté ; que <c Roïne est la têle de 
rÉgH'se et que sans elle FÉglise n'est- pltïs 
l'Église » j que « c'est setïlemeKt par leur ufoioiï 



1. GxrATKiN, op- cit.^: 308: i True^ Giyprian's wliol'e tlleory of the 
Chui'cli implied- tlie equality of bishops, and Ue. utterly disavows, 
for liimself as others any tyrannïcaX clafin fo autliority by one 
bisbop over another. But even Gyprian could not stay tbe drift of 
lâie time ». Encore n.'es*-il que juste de signaler la contradiction 
intimé de la doctrine de Gyprienv Voyez Dtem e'ffAPMAïï, » Pfofessor 
Hugo Koch on S. Gyprian », iJeune bénédictine, 1910J pi 462'. 

2. Voyez Harnack, Theologischer LitteraturzeUungi'&Q% pi 582. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 111 

avee Home que les communautés partieàlières 
appartiennent à l'Église »; que « ces persuasions 
àe l'ancienne Église catholique du n® et du 
m* siècle rendent seules compte de la prodi- 
gieuse puissance de la communauté romaine en 
face de toutes tes autres communautés i », Je ne 
puis que regretter que l'historieisme de Bishop 
Gore ait été jusqu'ici imperméable à ces vues 
classiques aujotfrd'hfui chez les bistowens. 



III 



On inférera de l'exposé qui précède que^ dès 
le II* et, ïe m® siècle, la « papauté » était dans 
les faits, qu'elle était dans la conscience de 
l'Église romaine ,.qu'el]ie était acceptée non moins 
coûsciemmeoit. paip ua saint Irénée : nous avons 
essayé de fixer les traits auxqiiels. se reconnaît 
cette « papauté » primitive, et nous avons pressenti 
la part qui fut la sfienae daas^ la formation du 
catholicisme.. Il nous reste à examiner quelques 
p.Feu.yes que Bishop Goire croit devoir appeler à 
SOS, aide pouB étahlir que « la suprématie du. pape 
iure divirw, et, (fijialement), son infaillibilité, est 
un développement occidental, et qu'en le reje- 
tant les orientaux n'ont rien rejeté qu'ils eussent 
èFft aintérieOîFement ». 

êk eBtte- assertiosç no^UiS^ opposonsv et c'est une 

i. R. SOHM, Kirchenrecht, t. I {Wfl), p. 382*383; 



112 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

réponse classique*, que le concile de Chalcédoine 
a accepté cette suprématie du pape iure divino. 
A Chalcédoine, en effet, dès l'ouverture du con- 
cile, les përes ont accepté que les légats de saint 
Léon qualifiassent l'évêque de Rome de « caput 
omnium Ecclesiarum ». Le concile fini, ils ont 
écrit à saint Léon, le remerciant d'avoir été pour 
tous « l'interprète de la voix du bienheureux 
Pierre », et d'avoir à tous « procuré la bénédiction 
de sa foi ». Ils insistent : Nous étions là environ 
cinq cent vingt évêques « que tu conduisais comme 
la tête conduit les membres ». Le malheureux 
Dioscore « avait visé dans sa folie celui à qui le 
Sauveur a confié la garde de sa vigne, nous 
voulons dire ta sainteté, et il avait voulu excom- 
munier celui qui a pour mission d'unir le corps 
de l'Église 2 ». La pensée des pères de Chalcédoine 
ne contredit pas la doctrine de saint Léon sur 
sa propre suprématie de droit divin, elle la con- 
firme. 

Mais il y a le 28® canon de Chalcédoine ! 

Ce canon est l'œuvre du quatrième concile 
œcuménique, à la suite du second concile œcumé- 
nique, énonce Bishop Gore. Le qualificatif d'œcu^ 
ménique ne doit pas nous en imposer ici : les 



1. Les Échos d'Orient, 1924, p. 246, m'apprennent que cet argument 
a été présenté déjà dans un livre de J. L. Lucchesini, Sacra 
monarchia S. Leonis... fulgens in polemica hîstoria Cfoncilii Chalcedo- 

nensis (Rome, 1693), dédié à Innocent XII. L'argument est repris 
par M. d'Herbigny, op. cit. p. 119-152. 

2. Le Siège apostolique, p. 538, 562. 



- CATHOLICISME BN PAPAUTÉ. 113 

canons ne sont jamais œcuméniques au sens où 
les défînitions de foi le sont ^. Les canons de 381 
et de 451 sont œcuméniques en tant qu'ils sont 
l'œuvre des évêques orientaux en concile : ils 
sont une expression du droit oriental. Gela est 
si vrai, que le pape saint Léon peut déclarer^ 
qu'il n'a jamais eu connaissance du 3* canon 
de 381. 

Le 28' canon de Ghalcédoine a été voté dans 
une session à laquelle les légats n'assistaient 
point. Mais les légats se sont immédiatement 
inquiétés de ce canon, dans lequel ils ont vu un 
attentat aux « règles canoniques » et une « humi- 
liation du Siège apostolique » : ils ont déclaré 
en référer à « l'évêque apostolique qui est le 
premier de toute l'Église, pour qu'il puisse juger 
de l'injure faite à son siège et de la violation 
faite des canons ^ ». Si les pères du concile avaient 
été dans les sentiments que leur prête Bishop 
Gore, ils auraient du maintenir leur canon, comme 
ils semblent en avoir eu un moment l'inten- 
tion, et donc passer outre aux sommations des 
légats ! Ils ne l'ont pas fait. Ils ont, au contraire, 
écrit au pape saint Léon, le priant de confirmer 

1. DucHESNE, Hist. anc. 1. 1, p. 152, parlant des canons de Nicée, 
y voit une <r législation sans caractère synthétique, toute de cii*- 
constance, comme fut toujours la législation des conciles, repré- 
sentant non point la réglementation générale des rapports ecclé- 
siastiques, mais simplement la solution d'un certain nomhre de 
cas sur lesquels l'attention des membres de l'assemblée se trou- 
vait avoir été appelée ». 

2. Le Siège apostolique, p. 559-560, 572. 

3. Ibid. p. 561-562. 

CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 8 



114 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

leur canon, déclarant qu'ils attendent de lui 
que, de même qu'ils se sont sur la foi accordés 
^vec lui qui est la tête, il consentira aux 
enfants ce qui convient, lui qui est xopuçv^, 
le sommet de l'Eglise i. 

Ce ne sont là que des mots, assure Bishop Gore, 
et pure affaire de cérémonie! Car, poursuit-il, 
« le langage dans lequel la préséance de Rome 
est reconnue (par le 28^ canon) est tout à fait in- 
compatible avec la conception d'un lus divinum 
inhérent au siège ». 

En effet, le 28° canon énonce que « les pères 
ont à bon droit reconnu la primauté [xh TCps<j6eîa) 
au trône de la vieille Rome, parce que cette 
ville est souveraine » (Stà xb ^aoriXsosiv ty]v xoXiv 
lîtsfvYîv)^. Le canon ne dit pas quels sont ces 
pères. Il ajoute : « Mus par la même considé- 
ration, les cent cinquante théophiles évêques 
'([du concile de 381) ont attribué ^ la même pri- 
mauté (xà l'aa TCpsaêeia) au très saint trône de la 
nouvelle Rome, .estimant avec raison que la 
ville qui est honorée (de la présence) du basileus 
et du sénat et qui a les mêmes privilèges 
(■jcpsffésîa) que la vieille Rome royale, est grande 
aussi comme elle dans les choses ecclésiastiques, 
étant la seconde après elle ». Ainsi deux Romes, 

1. Ibid. p. 563-564. 

2. Les pères ont reconnu, àmoSéStoxast. Dom Chapraan note : 

« 'A7io5tSM[i.i does not mean / give a présent, but / return a loan or 
I rehder a due». Bishop G. and the catholic daims (1905), p. 86. 

3. Ici àTtéveifJiav. 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 115 

toutes deux possédant les mêmes privilèges civils, 
toutes deux allant de pair commme les deux 
empereurs, à cela près qu'il y a une vieille Rome 
et une nouvelle Rome, et que des deux sièges, 
celui de Rome est le premier et celui de Gons- 
tantinople le second. Pas un mot du privilège 
apostolique du siège de Rome. 

Donc, conclut Bishop Gore, le 28^ canon, de 
Ghalcédoine nie le privilège apostolique du siège 
de Rome. Gette conclusion n'est pas nouvelle, 
et je ne dis pas qu'elle ne soit pas logique, mais 
je conteste qu'elle soit dans la perspective des 
rédacteurs du dit canon. J'ai deux raisons à 
faire valoir à l'appui. 

1*^ Nous avons dans la lettre GVII de saint Léon 
la preuve que l'homme de sa confiance à Gons- 
tantinople, Julien, évêque de Kos, lui a écrit 
pour recommander la requête d'Anatolios en 
faveur du 28" canon. Supposons que la requête 
d'Anatolios soit un prodige de duplicité et 
qu'elle aille à faire approuver par le pape la né- 
gation sournoise du privilège apostolique du 
siège de Rome, et cette supposition est une 
énormité; à qui fera-t-on croire que Julien de 
Kos n'ait pas soupçonné la négation ainsi impli- 
quée dans le 28^ canon ? Le pape répond à Julien 
do Kos (22 mai 452), que ni ses raisons, ni ses 
supplications, ne l'induiront à approuver le 
28* canon : « Nullo modo poteris obtinere ut me 
in excidium ecclesiastici status vel suadendo 



110 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

impellas vel supplicando traducas ». Qu'Ana- 
tolios donc n'espère pas, ajoute le pape, que 
j'accorderai ce qu'il demande, au mépris des 
canons des pères (de Nicée), quelles que, soient 
les intercessions qui l'appuieront auprès de moi : 
« Nullis apud me patrociniis ita poterit adiu- 
vari^ uthis quae postulat calcata patrum cons- 
titutione consentiam^ y>. 

2° Julien de Kos n'a donc pas soupçonné la 
négation dénoncée par Bishop Gore dans le 
28° canon; mais voici qui est plus péremptoire, 
le pape saint Léon ne l'a ni dénoncée, ni soup- 
çonnée. Il dit à Julien de Kos, dans la lettre G VII : 
« Ta dilection a pu voir à maintes reprises avec 
quelle constance, avec quelle décision j'entends 
maintenir les statuts des saints canons de Nicée, 
parce que j'estime que toutes les règles ecclésias- 
tiques sont compromises, si en quelque chose est 
violée cette sacro-sainte constitution des pères » , 
Dans le 28" canon, saint Léon voit l'ambition de 
l'évêque de Gonstantinople, qui cherche à s'at- 
tribuer des pouvoirs indus aux dépens de 
1' « universalis Eeclesiae status saluberrima 
olim et vej^a ordinationè munitus ». Le pape 
Léon n'a pas un mot qui donne à penser que le 
privilège apostolique de Rome soit menacé 2. — 



1. Sans doute les légats du pape à Chalcédoine ont tout de suite 
vu dans le 28« canon une injure faite au Siège apostolique. Mais 
ils se sont trop écliauffés apparemment, puisque Julien de Kos 
ne partage pas leur sentiment. 

2. Chapman, op. cit. p. 87 : « It is certain that. St Léo saw in 



CATHOLICISME ET PAPAUTÉ, 117 

La lettre GVII à Julien de Kos n'est pas la seule 
que le pape écrive sur cette affaire. Il y à la 
lettre GIV à l'empereur Marcien, la lettre GV à 
l'impératrice Pulchérie, la lettre GVI à l'évêque 
de Gonstantinople Anatolios, toute les trois du 
même jour que la lettre GVII. Dans ces lettres, 
le pape s'élève contre l'ambition d' Anatolios et 
contre le 28** canon qu'il repousse absolument. 
Il reproche à ce 28^ canon de renverser l'ordre 
établi par les pères de Nicée : ici encore pas un 
mot qui suggère que le pape ait à défendre son 
privilège apostolique. Le pape défend les « sta- 
tuta paternorum canonum quae ante longissi- 
mae aetatis annos in urbe Nicaéna spiritalibus 
sunt fundata decretis » {Epist. GV, 2), les 
. « sacratissimas Nicaenofum canonum constitu- 
tiones », qui assurent au siège d'Alexandrie le 
« secundl honoris privilegium » et au siège 
d'Antioche la « proprietatem tertiae dignitatis » 
(Epist. GVI, 2). Il ne parle pas du premier rang 
reconnu au siège de Rome, ce premier, rang 
n'étant pas contesté à Gonstantinople. — La 
lettre GXIV (21 mars 453) est la lettre par 



the canon nothing in any way reflecting upon the unique dignity 
that lie himself claimed with so much assurance... He does not 
see anything in tlie canon inconsistent with the respect due to 
Rome. » B. J. KrOD, A History ofthe Church to A. D. 461, t. III (1922), 
p. 337-338 : « Léo does not, it will be observed, appealto the prin- 
ciples of papalism in order to get the canon cancelled... He only 
appeals to Eastern vénération for the council of Nicaea ». On 
pourrait supposer une feinte chez saint Léon, si Julien de Kos 
n'avait pas estimé de son côté le canon parfaitement conciliable 
avec les principes du « papalism ». 



118 .CATHOLICISME ET IPAPAUTÉ. 

laquelle le pape saint Léon écrit aux évêqùes qui 
ont tenu le concile de Ghalcédoine ; il approuvé 
ce qu'ils ont décidé sur la foi; mais il regrette 
ce qu'ils ont proposé, dans leur 28® canon et qui 
va « contre les inviolables décrets du concile de 
Nicée » : « lura Ecclesiarum sieut ah illis 
CCCXVIII patribus divinitus inspiratissunt or~ 
dinata permaneant n^Epist. GXIV,2). Il écritle 
même jour à Marcien : « Privilégia Ecclesiarum 
illibata permaneant » [Epist. GXV, 1). 

Ainsi le pape saint Léon n'a pas relevé dans 
le 28® canon, et pas davantage Julien de Kos, ce 
que Bishop Gore y voit. Le pape n'a pas repoussé 
la formule : « Les pères ont à bon droit reconnu 
la primauté au trône de la vieille Rome, parce 
que cette ville est souveraine "^ ». La raison en 
est, peut-on croire, que cette primauté (ta upecrêeia) 
ne visait pas le privilège apostolique : cette pri- 
mauté répondait à la conception que l'on se fai- 
sait dans le monde romain de Vordo urbium^ et 
à l'importance qu'on y attachait. « Nous devons, 
écrit Galla Placidia à Pulchérie au lendemain du 
brigandage d'Éphèse, attribuer le primatus 
en tout à la ville éternelle, qui a rempli le monde 
entier de la domination de sa virtus, et a donné 

1. Cette formule sera relevée, au contraire, dans le ifomocanon de 
saint Méttiode, où on lit : « Il n'est pas vrai, comme l'affirme ce 
canon, que les saints pères ont accordé la primauté à l'ancienne 
Rome, parce qu'elle était la capitale de l'empire, mais c'est d'en 
haut, c'est de la grâce diyine que cette primauté a tiré son ori- 
gine... » Tout le texte, traduit du slavon, dans B. Lbib, jRome, Kiev 
et Byzance (1924), p. 38-39. 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 119 

à notre empire l'univers à gouverner et à con- 
server ». Voilà bien le langage du temps. Mais 
Galla Placidia n'ignore pas pour autant le 
privilège « apostolicae sedis in qua primas 
apostolorum beatus Petrus, qui etiam claves 
regnorum caelestiumsuscipiens sacerdotiiprin- 
cipatum tenuit^ ». Le 28® canon de Ghalcédoine 
n'a pensé qu'à Vordo urbium : le pape saint 
Léon n'a pas vu dans ce que ce canon disait du 
primatus de la vieille Rome une négation du 
principatus du Siège apostolique 2. Nous ne 
saurions être sur ce point plus chatouilleux que 
le pape. 

Saint Léon défend contre l'évêque de Gonstan- 
tinople Vuniversalis Ecclesiae status qu'il croit 
trouver dans le 6^ canon de Nicée, et qui, réser- 
vant au siège de Rome le premier rang, at- 
tribue le second à Alexandrie, le troisième à 
Antioche. Anatolios réclame pour le siège de 
Gonstantinople la parité avec le siège de Rome, 
mais la parité en second : c'est là une prétention 
qui doit remonter au temps de Théodose. La 
doctrine que lui oppose saint Léon est plus nou- 
velle 3, et nous ne ferons pas difficulté de recon- 
naître qu'elle est une interprétation arbitraire 

1. Inters. LEO. Epistul. LVII. 

2. Dom Chapman, op. du p. 87 : « (The fattiers of Ghalcedon) 
had no ideathat their doctrine of ttie coïncidence of ecclesiastical 
witli secular jurisdiction could i)e in any way contrary to llie 
prérogatives of Rome as tlie apostolic see. » 

3. Elle apparaît pour la première fois sous la plume da pape 
Boniface, en 422. Le siège apostoUqtie,p.[2b6^'i6Q. 



120 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ. 

du 6" canon de Nicée, lequel n'a pas pensé à 
fixer ou à reconnaître un or do urbium. L'empe- 
reur Justinien, dans sa Novelle GXXXI, confir- 
mera la prétention du siège de Gonstantinople, 
et Rome un jour l'acceptera sans hésitation*. 
Saint Léon aurait pu l'accepter tout de suite sans 
plus d'hésitation qu'Eugène IV : en confirmant 
le 28® canon de Ghalcédoine, il aurait certes en- 
couragé l'ambition del'évêque de Gonstantinople, 
et c'était un grave danger, mais il n'aurait rien 
sacrifié du privilège apostolique du siège de 
Rome. 

* 

Il me reste à répondre brièvement à trois 
arguments subsidiaires de Bishop Gore. 

J'ai fait état des appels adressés par des 
évêques orientaux à Rome, et je suis heureux de 
constater que Bishop Gore ne conteste pas le 
fait. Il observe seulement que ces appels n'im- 
pliquent pas nécessairement la reconnaissance 
d'une autorité de droit, divin dans PÉglise 
romaine. G'est entendu. Je remarque cependant 
que le concile de Sardique^, qui le premier s'est 

1, Le Siège apostolique, p. 577. KiDD, t, III, p. 336. Voyez une note 
excellente du regretté A. Fortescue, dans J. Masfero, Hist. des 
patriarches d'Alexandrie (1923), p. 270-271, 

2. Le concile -de Rome de 485 écrira que les Pères de Nicée 
(Nicée = Sardîque) « confirmationem rerum atque auctoritatem 
sanctae romanae Ecclesiae detulerunt, quae utraque usque ad 
aetatem nostram successiones omnes Gliristi gratia praestante 
custodiunt ». Collect, Avellan. 70 (éd. Guenther, p. 159). Je compte 



\ CATHOLICISME BT PAPAUTE. 121 

prononcé sur les appels, déclare vouloir «honorer 
la mémoire du bienheureux apôtre Pierre ». Je 
remarque encore que le siège de Rome est le seul 
auquel on ait persévéramment fait appel, comme 
si les autres sièges, si glorieux fussent-ils, 
n'eussent rien qui attirât les appelants ou qui 
leur assurât une sentence définitive. 

J'ai fait état de l'acceptation par l'épiscopat 
oriental de la formule du pape Hormisdas, de 
515. La formule, en effet, est reproduite textuel- 
lement dans la lettre Redditis mihi (28 mars 
519) deFévêque de Gonstantinôple Jean annon- 
çant au pape Hormisdas sa soumission^. Bishop 
Gore accuse Jean d'être un pauvre homme, 
« a poor wedk man », qui a accepté toutes les 
conditions imposées par le pape Hormisdas et 
par l'empereur Justin : ceci rend déjà invrai- 
semblable qu'il ait par son préambule vidé la 
formule de la signification que Rome lui donnait. 
Mais, en fait, cette préface n'affecte pas la for- 
mule et affirme l'union que Jean déclare vouloir 
entre son siège et celui de Rome^. Jean se soumet 

publier dans la fietote d'histoire ecclésiastique, 1925, de Louvain un 
mémoire sur les recours d'Orient à Rome antérieurs au concile 
de Chalcédoine. 

1. Collect. Avellan. 159 (p. 607). 

2. < Ecclesias, id est superioris vestrae'et novellae istius Homae, 
unam esse accipio : illam sedem apostoli Pétri et istius augustae 
civitatis unam esse definio. > Gela veut dire que l'évêque de Rome 
et l'évêque de Gonstantinôple sont d'accord, et non pas qu'il « iden- 
tifled his own see with the roman see >, ce qui n'a pas de sens! 
Rapprocher la lettre Quando Deus du même Jean au même Hor- 
misdas, qui reprend les mêmes termes. Et la réponse d'Hormisdas 
à Jean, Constderanti mihi. Coll. Avellan. 161 et 169 (p. 612 et 624). 



122 CATHOLICISME ET PAPAUTE. 

et signe sans en rien retrancher la déclaration 
exigée par le pape. Il affirme que la parole du 
Christ à Pierre, Tu es Petrus et le reste, se vérifie 
dans ses effets, parce que « in sede apostolica 
inviolabilissempercatholica custoditurreligio » . 
Il anathématise donc Nestorius, Eutychès, Dios- 
core, Timothée Aelure, Pierre d'Alexandrie, 
Acace, Pierre d'Antioche. 11 reçoit toutes les 
lettres de saint Léon sur la foi. Il veut suivre 
Rome en tout : « Sequentes in omnibus sedem 
apostolicam, et praedicamus omnia quae ah 
ipsa décréta sunt^ et propterea spero in una 
communione vobiscum quam apostolica sedes 
praediçat me futurum^ in qua est intégra 
christianae religionis et perfecta soliditas ». Il 
s'engage à ne pas recevoir dans les diptyques à 
l'avenir « sequestratos a communione Ecclesiae 
catholicae, id est in omnibus non consentientes 
sedi apostolicae^ », Le pape ne demande pas 
d'autre déclaration. 

La signature obtenue de l'évêque de Gonstan- 
tinople (mars 519), l'empereur Justin donne des 
ordres (avril 519) pour que les évêques signent 
dans toutes les provinces 2. Dès juin 519, on 
voit que les libelli signés par les évêques arrivent 



1. CoUect. Avellan. 159 (p. 608-609). Ibid. append. IV (p. 800-801). 

2. CoUect. Avellan. 167 (p. H21). C'est le rapport des légats au pape : 
«Noveris sacra... per universas provincias quantocius destinari ». 
Les légats notent que le peuple a acclamé l'union : < Qualla 
gaudia facta sint unitatis,... quae laudes quoque beato Petro 
apostolo et vobis relatae sint... perspicitis », 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 123 

à Gonstantinople ^ On apprend plus tard que 
certains évêques répugnent à supprimer dans 
les diptyques des noms qui sont chers à leurs 
ouailles 2. Ces évêques appartiennent au diocèse 
d'Orient, « pars orientalium^ ». Une lettre 
subséquente de l'empereur Justin précise qu'il 
s'agit de « nonnullae urbes et ecclesiae tant 
Ponticae quanv Asianae ac praecipue orien- 
tales », y compris Jérusalem*. Ces Églises ne 
refusent pas d'effacer des diptyques les noms 
d'Acace, de Dioscore, des deux Pierre et de 
Timothée, qui sont portés dans le formulaire 
romain, mais elles refusent d'effacer les noms 
des évêques qui en chaque Église participèrent 
au schisme d'Acace (ce qui était plutôt insinué 
que réclamé par le formulaire). L'empereur 
estime que le consentement du pape Hormisdas 
est nécessaire, il lui demande d'user d'indul- 
gence, et encore ne lui demande-t-il cette indul- 
gence que pour les Églises qui résistent sur ce 
point bien secondaire, et non pour les Églises qui 
ont déjà signé le formulaire, « et hoc exceptis 
urbibus ubi vestrae beatitudinis libellus iam 
in plénum admissus est ^ ». Le pape répond à 

1./ÔM.216 (p. 675-676) :« Laetamur cotidie diversorum episcoporum 
libelles nobis satisfactionis offerri... Post libellos quos dederunt. 
et dant episcopi et per ipsos satisfecerunt sedi apostolicae... » 

2. ibid. 192(p. 650), lettre de l'empereur Justin au papeHormisdas, 
9 juillet 520. 

3. C'est Justinien qui l'écrit au pape Hormisdas, fiW. 196 (p. 655), 
juillet 520. 

. 4. Ibid. 233 (p. 701), 9 septembre 520. 
5. Ibid. (p. 702). 



124 CATHOLICISME ET PAPAUTÉ, ^ 

l'empereur Justin qu'il entre dans ses vues et qu'il 
s'en remettra au jugement du nouvel évêque de 
Gonstantinople Épiphane : les évêques donc 
qu'Epiphane aura admis à sa communion, le 
pape les tiendra pour sortis du schisme, étant 
bien entendu qu'ils auront signé le formulaire, 
« libelli tamen qui a nobis interpositus est 
ténor e servato^ ». 

On pourra conclure de là que Bishop Gore 
n'est pas autorisé à dire que nombre d'évêques 
orientaux furent admis à la communion de Rome 
sans signer rien d'autre qu'une confession de foi 
orthodoxe. 

Le dernier argument de Bishop Gore est une 
vieille connaissance scolaire. Si, dit- il, l'infailli- 
bilité de l'évêque de Rome en matière de foi avait 
été elle-même un article de foi en Orient, le pape 
Honorius n'aurait pas été condamné comme 
monothélite par le sixième et le septième concile 
œcuménique. On me permettra de m'en tenir au 
verdict de Dom Ghapman : « Aucun concile n'a 
par ses actes et ses paroles plus pleinement 
reconnu l'autorité et l'infaillibilité de Rome que 
le sixième concilequi a condamné — et condamné 
à bon droit — le pape Honorius ^ ». 

1. ibid. 238 (p. 738). Lettre du 26 mars 521. L'Egypte seule se 
déroba à l'union. Quant à l'Illyricum oriental, il était plus romain 
que jamais : voyez ibid. 213-215 (p. 671-674). 

2. Dom Ghapman, The first eight gênerai councils and papal infaU 
libility (1906), p. 67. 



CATHOLICISME ET PAPAUTE. 125 



* ■ 



Serait-il possible de dégager de cet échange 
de vues quelques possibles points d'entente ? 

1° Il ne peut être contesté que saint Pierre 
était le chef ou leader accepté des apôtres, et 
qu'il était accepté comme tel parce qu'il avait été 
traité comme tel par le Sauveur. 

2" La papauté a pour anticipation ce leadership 
dé saint Pierre. La papauté historique est pro- 
phétisée par le Christ dans le Tu es Petrus, 
étant bien évident que les événements de l'his- 
toire ont projeté sur ce texte des clartés qui en 
rendent plus manifeste la signification réelle. La 
papauté est un fait providentiel jusque là qu'elle 
a été, non pas permise, mais voulue de Dieu. 

3" La papauté des premiers âges s'avère dans 
la sollicitude que l'Eglise de Rome a de toutes 
les Églises, dans l'autorité que lui donne le 
dépôt de la foi qu'elle conserve plus sûrement 
qu'aucune autre Église, dans le pouvoir jqu'ôn 
lui reconnaît de corriger à l'occasion les autres 
Églises : cette papauté-là est déjà en acte au 
temps de saint Irénée. 

4° Cette papauté des premiers âges était bien 
plus grecque que latine, car Rome était alors 
bien plus grecque que latine. 

5° A partir de Dioclétien, l'Orient s'établit à 
part de l'Occident, et le catholicisme occidental 



126 ÇATHOWCISME ET PAPAIÎTÉ» 

a tendance à se serrer plus étroitement autour de 
Rome, tandis que le catholicisme oriental s'assu- 
jettit plutôt à la cour impériale comme à son 
centre d'attraction, La papauté n'est pas pour 
autant abolie en Orient, alors même que l'Orient 
s'organise en patriarcats et entend être sut iuris : 
la papauté a son rôle à Éphèse, à Ghalcédoine, 
et il n'est pas de communion catholique sans elle. 
Gela l'Orient ne le conteste pas, à moins de se 
séparer de l'unité, comme a fait l'Egypte mono- 
physite au scandale de tout l'Orient. 

Voilà ce qu'un historien pourrait représenter 
à Bishop Gore, c'est à savoir ce que la papauté 
est dans l'histoire des cinq premiers siècles de 
l'Église. C'est une papauté qui ne se définit 
qu'avec le temps, comme aussi bien c'est avec 
le temps qu'elle s'organise juridiquement. Et 
assurément Ghalcédoine n'est pas plus le terme 
du développement du dogme de la papauté que 
le terme de l'évolution du Kirchenrecht^ mais à 
Ghalcédoine la papauté appartient ensemble à 
l'Orient et à l'Occident, et c'est la grande leçon 
de l'histoire de ces premiers siècles. 



TABLE 



Pages. 

Avant-propos 5 

Bishop Gore et nous 13 

M. Kattenbusch sur le Tu es Petrns 53 

Réponse à M. Puller. 65 

Réponse à M. Glubokovsky 73 

Réponse à Bishop Gore 91 



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